Yojimbo

Yojimbo est un concentré de bonheur cinéphilique.

Sanjuro débarque par hasard dans un village où deux gangs s’affrontent pour en prendre le contrôle. Le premier est soutenu par le vendeur de soie et le second par le marchand de saké. Peu de temps après son arrivée, Sanjuro apporte la preuve de son habilité martiale en essuyant sa lame sur trois gredins et suscite l’intérêt des cerfs de gang. Tirant le parti de leur concurrence, Sanjuro essaye d’obtenir les gages les plus élevés. Mais sa véritable ambition n’est pas tant de gagner le plus d’argent possible que de manipuler les deux gangs afin qu’ils s’autodétruisent. Dans ce village pratiquement désert en raison de la violence, Sanjuro trouve refuge dans l’auberge au centre du village, dont le patron est le seul humain raisonnable.

L’admiration du réalisateur japonais pour John Ford est bien connue. Il lui rend ici hommage en prenant comme trame une situation dramatique très classique du western. Une petite ville - constituée d’une rue principale - est déchirée par la violence de deux camps rivaux. Mais dans ce film d’Akira Kurosawa, les bons et les mauvais ne se distinguent guère les uns des autres. Il puise là dans un autre genre occidental qu’il a déjà adapté : le film policier [1] L’histoire de l’homme seul qui manipule deux gangs pour qu’ils s’autodétruisent est similaire à l’intrigue de Moisson rouge de Dashiel Hammett [2].

Yojimbo est le résultat de la rencontre de trois maîtres, le premier du western, le second de la littérature policière et le troisième du cinéma japonais, Akira Kurosawa. L’ingrédient essentiel à la réussite du film reste la patte de ce dernier.

Il donnera naissance à un nouveau genre, le western spaghetti. Fait amplement commenté, le premier film de Sergio Leone - autre maître du septième art -, Pour une poignée de dollars, est un remake de Yojimbo. Il en reprend l’histoire, dont le cynisme a du plaire au réalisateur romain aux penchants anarchistes.

D’un point de vue purement du divertissement, Yojimbo est une réussite, mais Akira Kurosawa n’est pas homme à s’y cantonner.

Dans nombre de ses long métrages, Akira Kurosawa filme des mondes plongés dans le chaos. Un mot qu’il utilisera comme titre de l’une de ses dernières œuvres et l’une de ses plus pessimistes : Ran [3]. Le chaos se déchaîne quand l’individualisme prend le pas sur le collectif, synonyme de solidarité. Dans Ran, le seigneur Hidetora Ichimonji demande à ses trois fils d’être solidaires lors de l’annonce de son successeur. Il n’en sera rien et son fief sombre dans le chaos.

Le réalisateur japonais a été profondément marqué, à l’instar de ses contemporains, par la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, qui a balayé avec elle le système de valeurs de l’ancien monde. L’heure est au chacun pour soi. L’ange ivre et Chien enragé se déroulent dans ce Japon d’après-guerre en flux où les nouvelles règles ne sont pas encore établies. Dans le second film, le personnage joué par Toshiro Mifune a choisi de devenir policier, donc travailler pour le bien de la communauté, mais - sujet central du film - il aurait pu tout aussi facilement devenir délinquant, activité égoïste s’il en est.

A travers Yojimbo, Akira Kurosawa vise le Japon contemporain du tournage du film, réalisé au début des années 60. Grâce notamment à la guerre de Corée, le pays a vu son économie redécoller et connaît désormais un boom. Or, tout système capitaliste – fut-ce sa version japonaise - privilégie l’individu par rapport à la communauté. Ce que pense le réalisateur japonais de ces développements se devine aisément puisqu’il associe dans son film les gangs aux deux plus puissants marchands du village… Il dénonce le remplacement du sens du devoir par l’appât du gain. Le message est clairement délivré dès les premières minutes du film : Sanjuro croise un jeune homme qui méprise ses parents paysans, qui gagnent difficilement leur vie, préférant gagner beaucoup d’argent rapidement grâce au jeu.

Ces thèmes constituent la toile de fond d’un film noir, comme l’âme de ses personnage,s mais aussi souvent très souvent drôle : les scènes comiques souvent surlignées par la musique de Masaru Satō.

La mise en scène est d’une fluidité tout bonnement incroyable et à chaque vision d’un des films du réalisateur japonais [4], je suis ébloui par la façon dont il exploite, pratiquement tout au long du film, la totalité du cadre, non seulement le premier plan, mais aussi sa profondeur. Il multiplie les angles, les hauteurs... Ses idées sont parfois simples, mais changent des procédés classiques, comme cette discussion entre Sanjuro et le tenancier de l’auberge. Ils occupent le centre de l’image, l’un au premier plan et l’autre en second, mais placé comme s’ils se trouvaient dos à dos.

Kizushii | 10.02.2017 | Japon

Yojimbo et sa suite Sanjuro sont disponibles depuis le 25 janvier chez Wild Side en Blu-Ray et en DVD, dans des versions restaurées. Ils sont accompagnés comme pour les précédents films d’un livre de 60 pages, écrit par Christophe Champclaux, et d’un entretien avec Charles Tesson. Remerciements à l’équipe de Wild Side.

[1Évoquant l’écriture de Chien enragé, le réalisateur japonais explique s’être inspiré de Georges Simenon - cf Comme une autobiographie.

[2Akira Kurosawa associe pour sa part Yojimbo à un autre livre de Dashiel Hammett, La Clé de verre.

[3乱 en Japonais.

[4Il travaille sur ce film avec l’un des meilleurs directeurs de la photo de l’histoire du cinéma japonais : Kazuo Miyagawa. Si ce dernier est surtout connu pour sa collaboration avec Kenji Mizoguchi, il a aussi participé en fin de carrière à plusieurs films de Masahiro Shinoda. Akira Kurosawa et Kazuo Miyagawa ont collaboré sur deux autres films : Rashomon et Kagemusha.

aka 用心棒 | Japon | 1961 | Un film de Akira Kurosawa | Avec Toshiro Mifune, Tatsuya Nakadai, Yōko Tsukasa, Isuzu Yamada, Daisuke Katô, Seizaburô Kawazu, Takashi Shimura, Hiroshi Tachikawa, Yosuke Natsuki
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