Yu Irie

A l’écoute de l’émergence du jeune cinéma indépendant Japonais, le dixième festival Nippon Connection de Francfort nous a offert cette année un panaché stimulant de cette diversité. Après Tetsuaki Matsue et Daishi Matsunaga, deux jeunes représentants du documentaire Japonais, nous avons pu rencontrer le cinéaste Yu Irie, venu présenter 8000 Miles, et sa suite 8000 Miles 2, qui eut même la primeur d’une première internationale à cette occasion, soulignant ainsi l’importance et la valeur acquise par le festival au cours de cette décennie passée.

S’il est considéré comme un talent prometteur, Yu Irie est pourtant déjà trentenaire et l’auteur d’un premier long-métrage datant de 2006, Japonica Virus. Mais son éclosion sur le devant de la scène date réellement de 2009 et du Grand Prix obtenu au Festival du Film Fantastique de Yubari et du Netpac Award récompensant le meilleur film asiatique au 13ème Festival international du film fantastique (PiFan) de Puchon, pour 8000 Miles, une comédie dramatique singulière et novatrice sur un groupe de rappeurs provinciaux. Ce dernier film connu même un succès public inédit, bénéficiant d’un bouche-à-oreille exceptionnel au Japon. Un succès très rare pour un jisshu eiga (film autoproduit). L’auteur fût dans la foulée désigné meilleur jeune cinéaste par ses pairs, représentés par l’Association des Réalisateurs Japonais (Director’s Guild of Japan). Mais ce succès public et critique a également eu pour effet pervers de souligner la position paradoxale de ce cinéaste. Une position symptomatique des difficultés rencontrées par le cinéma indépendant de l’archipel.

Au Japon, l’industrie cinématographique a connu une année faste en 2009 avec près de 450 films produits et une part de marché excédant les 50%. Mais cette situation n’est qu’un écran de fumée. Car s’il est vrai que ces bons résultats ont principalement profité aux ténors de l’industrie (majors et chaînes de télévision), soutenant un cinéma commercial préfabriqué, la situation des producteurs indépendants s’est en revanche sensiblement détériorée. Des distributeurs de cinéma d’art et essai ont fait faillite. Et nombre de cinéastes réputés (Kiyoshi Kurosawa, Shinji Aoyama) ont du mal à trouver des producteurs. Le problème principal du cinéma indépendant au Japon est connu. Il n’existe pas, à la différence d’autres pays, de système de financement susceptible de soutenir ou d’apporter des aides complémentaires aux producteurs. La conséquence est qu’il n’existe pratiquement plus au Japon de producteurs de cinéma d’art et essai. Des personnalités comme Takenori Sentô (producteur de Nobuhiro Suwa, Naomi Kawase, Shinji Aoyama, Kunitoshi Manda ou Sôgo Ishii), responsable de l’éclosion au niveau international de la nouvelle vague du cinéma Japonais contemporain dans les années 90/00, ont manifestement disparu, lessivés par les difficultés financières.

Aussi les jeunes cinéastes n’ont plus le choix. Pour continuer à s’exprimer, écrire et tourner, ils doivent se débrouiller seuls. La grande majorité de ces réalisateurs ne vivent pas de leur art, et cumulent les petits boulots pour subvenir à leur quotidien. Hors il ne faut pas oublier que depuis la chute des grands studios, la principale force créative du cinéma Japonais, outre les cinéastes issus du roman porno Nikkatsu, du milieu pink et dans une moindre mesure du V-cinema ; demeure le jisshu eiga. Toutefois le roman porno s’est éteint en 1988 et le cinéma pink, bien que toujours vivant, tarde à se renouveler. Quant au V-cinema, son rayonnement qui fût important dans les années 90 n’est plus aujourd’hui qu’une ombre déclinante. Ce n’est pas un hasard si dans la dernière décennie aucun jeune cinéaste Japonais n’a réussi à émerger hors de ses frontières. Comme ces films ne disposent que de très faibles budgets, tournés en numérique avec des moyens dérisoires [1], ils ne peuvent prétendre être sélectionnés dans les grands festivals (Cannes, Venise, Sundance...), ce qui créé de facto une barrière à l’entrée à leur reconnaissance, bien que leur talent soit manifeste, et pour certains déjà reconnu au Japon.

Aussi cette situation critique prend un tour encore plus dramatique à la lumière de l’expérience personnelle de Yu Irie. En effet, quelque temps après être rentrés de Francfort nous apprenions via le propre blog de l’auteur [2] que celui-ci faisait ses valises, quittant Tôkyô pour s’en retourner dans sa campagne natale, faute de ressources financières, incapable de maintenir un revenu suffisant pour continuer à séjourner dans la capitale. Cette affaire, qui peut paraître anecdotique au Japon, a mis en émoi quelques personnalités du milieu du cinéma indépendant, et traduit de façon cruelle et évidente les difficultés rencontrées par les cinéastes indépendants contemporains. Le cas de Yu Irie est d’autant plus exemplaire que ses deux derniers films ont connu des succès non négligeables. Sélectionnés dans plusieurs festivals étrangers importants, ces œuvres disposent d’un vendeur international et Irie est soutenu par une agence artistique réputée au Japon (Dongyu Club). Tout cela ne doit pour autant entamer l’espoir que nous pouvons raisonnablement placer dans la jeune création indépendante de ce pays à la cinématographie pleine de ressources. Mais cette situation devrait au contraire faire réfléchir les institutions sur les dispositifs de financement, qui en ces temps de crise, apparaissent comme des bouées de sauvetage indispensables au soutien à la création ; même s’il suffit de jeter un œil à notre cinéma national, pour se convaincre que les politiques culturelles comportent elles aussi leurs inconvénients. Après cet intermède, je vous invite à mieux faire connaissance avec le cinéma de Yu Irie qui s’est prêté avec plaisir à cette courte entrevue. Souhaitons simplement qu’il ne s’éternise pas dans la campagne Japonaise, aussi pittoresque soit-elle, si ce n’est pour y tourner de nouveaux films.

Sancho : Pouvez-vous nous dire comment vous avez débuté dans le cinéma ?

Yu Irie : C’était maintenant il y a une dizaine d’années. Lorsque je suis entré au département d’art de l’Université Nihon (Nichigei), j’ai commencé à étudier le cinéma. J’ai alors sérieusement songé à me lancer dans la réalisation. Et c’est dans le cadre de l’université que j’ai commencé à tourner mes premiers films auto-produits, des courts métrages en 16mm, ainsi que des films publicitaires qui étaient également diffusés sur l’Internet. J’ai réalisé environ une quinzaine de courts métrages depuis cette époque.

Comment avez-vous financé vos deux derniers films qui sont présentés cette année ?

8000 Miles, je l’ai entièrement financé grâce à mes propres économies et de l’argent gagné en réalisant des films publicitaires. Pour le deuxième, j’ai utilisé les fonds récoltés grâce au Grand Prix obtenu au festival de Yubari pour le précédent. Mais j’ai quand même du rajouter de l’argent de ma poche.

Pourquoi avez-vous choisi de situer 8000 Miles dans la campagne, alors que la culture hip-hop est traditionnellement urbaine ?

Faire un film sur la culture hip-hop dans la ville était quelque chose de trop attendu à mon sens. Par ailleurs j’ai grandi dans la ville de Fukuya située dans la région de Saitama là où a été tourné mon film. C’est donc un endroit et des gens que je connais parfaitement et je voulais aussi décrire cette vie provinciale.

D’où vient votre inspiration pour les personnages du film ?

Dans le film, il y a cinq personnages principaux. Je trouvais qu’il serait ennuyeux d’en faire des types au caractère désinvolte et “cool”, correspondant à l’image qu’on se fait habituellement des rappeurs. Alors j’ai pris tous mes défauts personnels et j’ai glissé un peu de chacun dans chaque personnage du film.

Votre traitement des personnages masculins est plutôt sévère au regard des personnages féminins si l’on compare les deux films.

C’est probable, je ne me suis pas posé cette question. Mais cela vient peut-être de mon éducation, j’ai été scolarisé dans une école pour garçons.

Dans 8000 Miles vous soulignez aussi l’environnement social des jeunes. Le personnage de Ikku est un Neet [3] sans travail ni copine qui dépend toujours de ses parents. Vous souhaitiez aussi faire un commentaire social ?

Pas du tout, ce n’est pas le propos du film. Cela ne joue pas un rôle moteur dans l’histoire. Si on compare 8000 Miles avec des films comme The Full Monty (1997) ou Billy Elliot (2000), dans lesquels les personnages doivent réellement lutter face à leurs conditions sociales pour réussir, mon film n’est pas du tout dans cette veine là. Je décris simplement des jeunes qui viennent d’un milieu moyen en province et mènent une vie banale comme tant d’autres au Japon. Dans le film 8 Mile (2003), le héros interprété par Eminem vit dans une caravane et doit réellement se battre et faire face à la pauvreté et à des conditions de vie extrêmes pour pouvoir s’en sortir et devenir un rappeur respecté. Mais dans la société Japonaise ces conditions et ce contexte sont inimaginables de nos jours. J’ai donc fait ce film aussi en réaction à cela. Au fait que l’environnement Japonais soit totalement différent de celui des États-Unis, et ne peut donc produire le même type de personnages ou de trajectoire. Il se place sur un autre terrain dont les enjeux sont différents. De plus mon film a été tourné juste avant le début de la crise financière internationale et la faillite de Lehman Brothers. C’est vrai qu’aujourd’hui la situation a effectivement changée et les conditions de vie des classes moyennes se sont détériorées. Il est donc possible que la vie des personnages en aurait été affectée si le film avait été tourné aujourd’hui.

Comment jugez-vous cette occidentalisation subie par les jeunes qui ne songent qu’à imiter leurs collègues rappeurs d’outre-atlantique ?

Au Japon on peut dire que chaque aspect de la culture populaire a été influencé par l’occident. Donc ce n’est pas quelque chose de propre au rap. Je ne cherche pas du tout à faire une critique de l’adoption par les Japonais de cette culture mais plutôt à savoir ce qui se passe à partir de là. Ce qui m’intéresse c’est ce que les gens en font, comment les personnages vont se l’approprier.

Le film démontre d’une certaine façon que le plus important n’est pas le résultat mais l’engagement que l’on y met pour y parvenir. C’est un peu comme si vous adressiez un message à tous ceux qui rêvent d’être artistes.

D’une certaine façon ce film est un peu le miroir de ma propre vie. J’ai travaillé dur et j’ai galéré pendant dix ans pour parvenir enfin à faire ce long-métrage. Lorsque je tournais des courts-métrages et des films indépendants, j’ai ressenti un sentiment d’urgence comme si cela pouvait s’arrêter du jour au lendemain. Donc pour moi 8000 Miles représente l’accomplissement d’un rêve personnel auquel je n’ai jamais renoncé, quelles que soient les difficultés que j’ai pu rencontrer. Dans le film j’ai aussi voulu montrer cette distance qui existe entre le rêve et la réalité et que j’ai moi-même ressentie. Si jamais le film n’avait pas marché, j’avais prévu d’abandonner le cinéma définitivement.

J’aimerais parler de votre mise en scène. Ce qui est étonnant c’est que votre film échappe complètement aux cannons du genre. Vous faites notamment beaucoup de longs plans-séquences.

J’ai remarqué qu’en général les films musicaux qui prennent la musique comme sujet, s’appuient beaucoup sur le montage et sont souvent composés de beaucoup de plans. En ce qui concerne le rap et le hip-hop c’est évident pour l’ensemble de ces films où les cinéastes s’inspirent souvent de l’esthétique des clips vidéo qui est très marquée par le montage rapide. Le public s’attend donc à cela de la part d’un film sur le rap. J’ai donc décidé de faire une antithèse de tous ces films en adoptant un point de vue opposé à travers ma mise en scène. Aussi comme les acteurs du film sont tous inconnus au Japon, je voulais qu’on ait le sentiment de voir un documentaire sur de jeunes rappeurs. Que le public ait l’impression que je pose simplement ma caméra à un endroit et que je les filme en train de jouer spontanément.

On peut dire que vous cherchiez à créer l’illusion d’une non mise en scène. Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ? Est-ce que ce sont tous des professionnels ? Leur avez-vous laissé une part d’improvisation ?

Les acteurs principaux qui jouent les cinq rappeurs sont des acteurs professionnels que je connaissais, ou qui font partie de mes amis. Pour le reste du casting, ce sont principalement des gens du coin qui habitent Saitama et des acteurs non professionnels. Lors du tournage, tout était préparé à l’avance et il n’y a eu aucune improvisation de la part des acteurs. Il arrivait néanmoins que je travaille sur le script en cours de tournage pour améliorer certaines scènes, mais je prévoyais tout, jusqu’aux déplacements même des acteurs, dont les mouvements étaient précis et prévus avec un marquage au sol. Nous avons aussi fait beaucoup de répétitions avant de tourner dans le but d’arriver à produire un jeu naturel. Mais il y a des scènes qui ont été compliquées à tourner car parfois des acteurs amateurs se trompaient dans leur réplique et nous devions reprendre la scène. On a mis une journée entière pour tourner la séquence où le groupe se produit devant des fonctionnaires de la mairie. Et même si effectivement la plupart des scènes ont été filmées en un seul plan, j’ai travaillé le mouvement des acteurs aussi dans le but de créer l’illusion du montage. Et puis si vous devez tourner un plan qui dure dix à quinze minutes cela suppose aussi une grande concentration de la part des acteurs. Je voulais donc aussi leur imposer cette exigence pour qu’ils se dépassent. Comme je le disais, à cause du montage les films sur la musique en général finissent tous par avoir une esthétique “branchée”, lisse ; disons “cool” en résumé. Mois je voulais éviter cela à tout prix.

Comment avez-vous envisagé la suite de 8000 Miles ?

Quand j’ai terminé le film je suis parti en tournée en province pour en faire la promotion. J’ai donc fait la connaissance de beaucoup de personnes habitant la campagne. Et j’ai décidé que dans mon prochain film je voulais montrer davantage d’aspects de la vie provinciale au Japon. Ce fut le point de départ du second film, 8000 Miles 2. Comme j’ai grandi dans cet environnement, je m’intéresse davantage aux personnes qui accomplissent leurs rêves à la campagne plutôt que dans les grandes villes. Donc j’ai continué dans cette voix là, sauf que cette fois j’ai choisi de mettre en scène un groupe de filles. Mais je voulais aussi lier les deux films. Donc j’ai choisi d’impliquer l’histoire personnelle des personnages masculins (Ikku et Tom) dans cette histoire. C’est aussi la raison pour laquelle le deuxième film est plus long que le premier.

Il y a un parallélisme dans la fin de chaque film avec les retrouvailles des personnages. Dans chaque final il y a beaucoup d’émotion, mais je trouve que le sentiment qui domine est différent entre chacun. Le premier est plus triste alors que le second semble plus léger.

En fait la perception diffère suivant le public. J’ai remarqué que les hommes pensent plutôt comme vous mais que les femmes ont une autre opinion. Les spectatrices étaient beaucoup plus sensibles à la suite et pleuraient souvent à chaudes larmes lors de la fin du film. Lorsque l’on envisage les choses du point de vue du hip-hop, le but des garçons est surtout d’être riches, cool, célèbres et d’avoir du succès avec les filles. Ils adhèrent aux valeurs traditionnelles véhiculées par cette culture. Mais pour les filles l’enjeu est différent et plus réaliste et impliquant d’un point de vue personnel. Donc cette perception vient peut-être aussi de là.

Avez-vous d’autres projets de tournage en préparation ?

Maintenant je souhaiterais faire une suite et créer une trilogie dans la région du Nord de Kantô. Peut-être même plus qui sait... Je voudrais tourner la suite dans la préfecture de Tochigi. En général les préfectures du Japon donnent souvent sur la mer mais là je voudrais filmer une région qui soit au centre du Japon sans proximité avec la mer. Dans ce film je vais faire revenir les personnages de Iku et Tom comme dans 8000 Miles 2 et ils vont de nouveau rencontrer d’autres personnages. J’aimerais aussi filmer un temple fameux dans cette région. Et puis puisqu’on y est, pour le film suivant, qui sera aussi une suite, je voudrais filmer des personnes du troisième âge.

D’où vous vient toute cette inspiration ?

Je vois beaucoup de films mais mon inspiration principale vient de la vie quotidienne et des gens que je rencontre. Toutes ces expériences que j’ai eues à travers la promotion de mon dernier film, les interviews que je donne ou les retours enthousiastes que j’ai reçus, seront d’une façon ou d’une autre transposées dans mon prochain film. Je nourri mes films avec ces expériences quotidiennes.

Quels sont les réalisateurs que vous appréciez ?

J’aime beaucoup John Cassavetes. Et puis dans les cinéastes contemporains je dirais Kiyoshi Kurosawa. J’ai beaucoup étudié son cinéma, en lisant tous ses livres et ses interviews. J’aime aussi Sion Sono, Bong Joon-Ho et Na Hong-Jin. Pour moi c’est très frustrant de voir qu’en Corée du Sud on peut aujourd’hui réaliser des films comme Mother ou The Chaser, alors qu’au Japon c’est inimaginable car l’industrie n’est pas soutenue de la même façon.

Propos recueillis par Dimitri Ianni le dimanche 18 avril 2010 à Francfort.
Tous mes remerciements à Mario Hirasaka pour sa traduction.
Photos de Yu Irie © Dimitri Ianni.

[1Ceux qui ont suivi le panorama contemporain proposé cette année par le festival Paris Cinéma ont pu le constater.

[2Une traduction française des propos rapportés par Yu Irie sur son blog est disponible sur le site AsiaFilm.fr : http://asiafilm.fr/2010/07/20/cest-dur-detre-un-realisateur-japonais-independant/.

[3CF. Wikipédia.

"J’ai donc décidé de faire une antithèse de tous ces films en adoptant un point de vue opposé à travers ma mise en scène."
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