Yu Lik Wai

A propos de All Tomorrow’s Parties...

Sancho : Bonjour Monsieur. C’est une excellente surprise pour nous de voir que vous avez choisi de vous exprimer en français ! Et merci de bien vouloir répondre à nos questions.

Yu Lik Wai : Je vous en prie. J’ai effectué des études cinématographiques pendant trois ans en Belgique et je n’ai pas encore perdu tout mon vocabulaire !

Pour entrer dans le vif du sujet, je souhaiterais que vous me parliez de la teinte globale du film. Puisqu’on ne peut décidément pas parler d’une fiction heureuse, vous pensiez réaliser un film politique, critique ?

Ce pourrait être un film de politique fiction, mais je ne voulais pas forcément en faire uniquement une œuvre de dénonciation politique. Il ne s’agit pas non plus de dénoncer un monde surindustrialisé, ou la modernité. Et si le film se passe dans le futur de narration, c’est bien de sujets d’aujourd’hui qu’il est question. Des sujets qui sont quotidiennement à la une de nos journaux : le terrorisme, les Taliban, les sectes religieuses en Asie...
Mon but était de répondre à cette question : "Pourquoi devient-on tellement fragile ?" Si l’humanité a tellement évolué, pourquoi soudainement revient-on aujourd’hui au Moyen-Age ? On se bat comme ça sur ces sujets là ?
C’est plus une question autour de la fatuité des nouvelles croyances qu’engendre le mode de vie moderne, leurs installations dans nos esprits, qu’une condamnation de la modernité en tant que telle.

Alors votre film prend-il le parti de répondre à ces questions ? Est-ce que le passage où votre héro et sa petite amie se tournent autour en se reniflant, se "sentant" comme de simples mammifères en quête d’identification est un appel au retour à une vie plus proche de la nature ?

Cette scène est en effet importante pour moi. Le postulat de départ du film étant le suivi de survivants à une catastrophe, il me fallait imaginer tout ce que des survivants auraient l’idée et/ou l’envie de faire. Donc ils recommencent à affirmer des instincts de base : sentir, caresser, se faire connaître. Pour moi c’est aussi ça ce passage. On s’arrête un peu de se soumettre à la modernité (ici l’utilisation de savons parfumés). On essaye de penser à une autre alternance de vie, d’existence. Parce que c’est trop rapide ! Surtout en Asie, où on a une modernité imposée. C’est-à-dire qu’on est presque obligé de courir après le modèle établi ailleurs dans le monde, sans pouvoir vraiment s’arrêter pour réfléchir à une autre possibilité d’exister qui serait plus proche de notre culture. Par exemple, on va sacrifier tout un tas de valeurs qu’on a su préserver depuis toujours, sans vraiment penser à ce qu’on fait à ce moment là, ni pourquoi on les a si longtemps préservées si c’est pour les abandonner instantanément. On ne les remplace pas non plus par autre chose. On ne réinvente rien pour s’y substituer. On suit des modèles politiques ou de capitalisme sauvage qui nous sont parfaitement étrangers, alors que chez nous existent des modes de pensée, de réflexion des systèmes de valeur qui pourraient proposer au monde entier des solutions aux maux du monde moderne. On dit que la Chine sera la plus grande puissance du monde d’ici quelques années, mais on ne prend pas le temps de réfléchir à tout ça. On n’arrête pas de courir !

Est-ce que vous êtes le seul à dénoncer cette profonde inquiétude, parce que vous voyagez beaucoup, que vous possédez une sensibilité d’artiste et que chaque retour en Chine vous renvoie de plus en plus cette image inquiétante, ou est-ce que votre génération entière s’empare de cette question ?

C’est parce que ce sentiment n’est pas assez partagé que ça me préoccupe tant ! Les dernières progressions politiques ont laissé libre court à l’accès à une modernité qui me semble un peu artificielle. Peut-être qu’on n’a pas eu le temps de digérer tout ce qu’il s’est passé cette dernière décennie. Ce n’est pas comme le Japon qui a su conserver une identité culturelle forte, une continuité dans ses traditions. Chez nous il y a eu une rupture. C’est la même chose en Corée du reste. La modernité vient trop hâtivement. Ce sont les suites de la colonisation de marché...

Vos personnages vivent des événements très durs. Les scènes teintées d’humour se font rares. J’ai beaucoup apprécié entre autre vos lotus électriques lumineux qui tournent sur eux-mêmes et délivrent les messages de la voix du tyran. Quelle bouffée d’oxygène dans cet univers si difficile aux rescapés de la race humaine !

Mais plus sérieusement, j’aimerais revenir sur une scène. Celle du bal à l’intérieur du camp de redressement. Comment avez-vous eu cette idée tout à fait surréaliste de faire porter aux femmes des masques chirurgicaux, bleus ou verts, qu’elles choisissent du reste avec beaucoup de coquetterie, alors que leurs uniformes kolkhoziens sont identiques par ailleurs ?

Il y a une référence au régime des Taliban dont nous parlions déjà tout à l’heure, bien sûr, qui cachent leurs femmes, et puis aussi toujours cette dénonciation d’une modernité "hygiénisante" à outrance ! Mais le point de départ de cette idée m’a été inspiré très largement par une photo reportage de Marc Riboux des années 50, d’une salle de danse à Pékin où les petits rats dansent avec un masque... Mais je suppose qu’à l’époque c’était parce qu’il faisait vraiment froid. Et non, pas de référence au SRAS non plus !

Je souhaiterais que nous abordions également la question des couleurs dans ce film. Vous restez fidèles à une sorte de sépia/ocre ou sépia/rouge sur cette image tournée en HD. C’est résolument sombre. La lumière blanche vient toujours de l’extérieur, d’un monde dans lequel n’évoluent pas les personnages. Alors effet esthétique ou message à notre subconscient ?

C’est un vrai travail esthétisant auquel je me suis livré sur ce film. Toutes ces couleurs retenues sont également une sorte d’hommage au cinéma soviétique, au cinéma des pays de l’Est. Ils utilisaient tout simplement à l’époque un autre type de pellicule film, que j’ai voulu recréer artificiellement. Maintenant, savoir si ces couleurs exacerbent un côté pessimiste du film... Pour moi en tout cas, ce n’est pas une histoire triste, parce que je suis en condition d’être optimiste ! C’est mon choix de rester optimiste même si les choses ne me paraissent pas parfaites, plutôt que de tout voir en rose, quitte à me mentir pour y parvenir ! Et puis la fin, avec sa vue panoramique sur la mer, est vraiment une ouverture sur l’avenir, sur comment recommencer à vivre.

Pour en revenir à l’océan, au fil de l’histoire, on se rend compte que ces deux frères partis à sa recherche vont tout abandonner pour vivre avec leurs semblables. Comme si on ne pouvait pas poursuivre un idéal en compagnie de nos semblables.

Non, pour moi l’opposition des personnages correspond en fait à l’interprétation de toutes les oppositions qu’il y a en chacun de nous. En partant de l’hypothèse qu’il faut recommencer à vivre après la catastrophe, je considère qu’il n’y a qu’une alternative : on peut soit chercher à recommencer la vie "normale" - en tout cas celle d’autrefois - soit à ne pas recommencer tout ça ! Pour moi, recommencer comme autrefois, c’est refaire les mêmes erreurs. Le personnage principal, Zhuai, veut tout recommencer à zéro. Mais à partir de quoi recommence-t-on à zéro ? C’est un vrai paradoxe que ce "quoi" ! C’est aussi la seule vraie question du film... et je n’apporte pas LA solution !

Une petite histoire drôle chinoise pour se changer les idées avant de se quitter ? Trop difficile ? Alors une petite question : Qu’est-ce qui vous manque le plus quand vous venez en France ?

La famille ; ma sœur et mes amis. Ils me manquent sans me manquer trop non plus car je suis très habitué à mes déplacements. Et à la longue, je ne peux toujours pas dire si je me sens plus chez moi, c’est-à-dire à l’aise, en Chine ou n’importe où ailleurs dans le monde !

Un projet ?

En fait je suis sur un scénario que j’aimerais bien tourner. J’y étais déjà avant de réaliser All Tomorrow’s Parties. C’est une histoire plus personnelle, une histoire d’amour que j’aimerais faire dans de bonnes conditions. Mais ce sera pour plus tard ! Pour l’instant je prends mon temps et je me consacre plus à ma seconde activité, celle de chef opérateur pour d’autres réalisateurs. J’aime bien mener ces deux activités alternativement.

Merci beaucoup !

Kyoko | 5.04.2004 | Chine, Rencontres

Interview réalisée le lundi 29 mars 2004 au Café de l’industrie. Tous nos remerciements à Yu Lik Wai, Hervé Dupont et Mathilde Incerti.

"On suit des modèles politiques ou de capitalisme sauvage qui nous sont parfaitement étrangers, alors que chez nous existent des modes de pensée, de réflexion des systèmes de valeur qui pourraient proposer au monde entier des solutions aux maux du monde moderne."
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