Odyssey

Damiano in the middle.

La naissance au début, la mort à la fin ; entre ces deux extrémités, la vie. Trois étapes que Gerard Damiano, réalisateur de Deep Throat, analyse au travers d’autant de tableaux, qui construisent un parcours miroir de celui effectué par Justine dans The Devil in Miss Jones, le complètent pour imposer un inattendu diptyque de frustrations. Ce faisant, Odyssey confirme la vision pessimiste qu’a Damiano de la sexualité, incarnation des mécanismes contradictoires d’intégration et d’exclusion de l’être socio-érotique, qu’il continue d’exploiter et mettre en scène à merveille.

Charlie et Diane Yougman sont un couple comme il semblerait y en avoir tant, lassés de l’un et de l’autre, dont l’union se désagrège autour de l’extinction de l’attirance sexuelle maritale. C’est un ami de Charlie qui lui recommande de se rendre chez une certaine Madame Zenobia où, pour une coquette somme d’argent, il trouvera terrain où renouveler le potentiel érotique de son couple, et réapprendre à s’en contenter. Dans ce premier tableau, Damiano troque le point de vue féminin de The Devil in Miss Jones pour une approche masculine de la frustration, mais ne vous y trompez pas : ces points de vue sont complémentaires. Au début d’Odyssey, Charlie et Diane pourraient aussi bien être morts, piégés dans une insatisfaction qui constituait le redoutable enfer personnel de Justine Jones. Devant la caméra de son mari, chez eux, Diane le supplie de la prendre par derrière comme autrefois, de la laisser le prendre en bouche, mais rien n’y fait, en dépit d’un onanisme suintant. L’image capturée par la caméra amateur, sans restituer le désespoir de Georgina Spelvin, recrée explicitement les deux extrémités de The Devil in Miss Jones, film dans le film et superbe mise en abîme qui se termine par une scène rare dans une œuvre pornographique, puisque Diane y joue, avec force larmes, la tristesse de la solitude partagée.

Purgatoire de tentation et de renaissance, la backroom de Madame Zenobia, où les deux sexes peuvent même échanger leurs apparences, renvoie au territoire d’initiation dissimulé derrière la porte verte des frères Mitchell. Seules zones de lumière dans une suspension d’obscurité, les corps de Charlie et Diane s’y unissent comme pour la première fois, dans la reprise esthétique de la conclusion de Behind the Green Door, renaissent pour déjouer une mort certaine. Avant d’atteindre cette union salvatrice, évoquée dans les derniers instants d’Eyes Wide Shut, Damiano préfigure le chef-d’œuvre hypnotique de Stanley Kubrick, condense son psychédélisme décadent de backroom en le rendant plus accessible et populaire, rappelant que jouissance et frustration ne sont pas l’apanage d’une certaine aristocratie. Le réalisateur prend son temps, expose ses personnages, observe le sexe autant qu’il le met en scène, pendant mais aussi en amont, préférant souvent le voyage à sa destination, la construction au climax, syndical, de l’orgasme masculin. L’improbable sonorité du vent qui traverse l’intérieur de Madame Zanobia, les micro-travellings d’une zone érogène à l’autre, l’inversion des apparences mais pas des mécanismes de pénétration... Même l’utilisation presque obligatoire de boucles musicales, tour à tour remarquables et typées 16 bits, extraient Odyssey du simple carcan du contrat pornographique puisque, couplées à l’image et aux différents stades de l’acte sexuel décomplexé, les mêmes phrases musicales prennent une texture, une intensité différentes, et participent à l’intelligence du montage et de la mise en scène. Il y a des fluides et des vrais bouts d’adultes dans Odyssey, mais nous sommes bien loin d’un simple objet ludique de stimulation.

Les deux autres tableaux d’Odyssey renforcent cette impression. Dans le tableau central, succession de témoignages de frustrations féminines diverses sur le divan d’une psychologue, Damiano énonce des évidences avec brio, comme lorsqu’il expose la réminiscence d’une femme, élevée dans la crainte de la sexualité pour découvrir qu’elle avait été flouée par la société, puisque tout le monde, ses parents les premiers, s’y abandonne. Cette femme se masturbait dans sa chambre pendant que sa sœur couchait avec un homme dans la pièce voisine, persuadée d’être seule au monde à se toucher de la sorte. Une parabole sur l’hypocrisie qui entoure la sexualité et sa représentation dans nos sociétés contemporaines, supposées libres de mœurs et épanouies : bien que partagé par tous, inhérent à l’humain – peut-être même constitutif -, le sexe reste l’affaire, secrète, de chacun.

Un secret de polichinelle qui explose dans le dernier tiers d’Odyssey, où la sublime Susan McBain, escort girl par besoin, s’éteint sur son impossible satisfaction. Nicole Andrews, son incarnation cinématographique – car il s’agit bien d’un rôle et non d’une simple performance – rêve d’un contentement sexuel qu’elle ne peut atteindre, piégée comme Justine Jones dans un onanisme insatisfaisant, et conduite à la même extrémité : le suicide. Ses parties oniriques à trois, à l’esthétique sado-maso, contrastent évidemment avec sa solitude, et Nicole se confond avec Justine pour nous renvoyer à la vision de The Devil in Miss Jones. Odyssey trompe la mort, vit au travers du fantasme, synonyme d’auto-destruction dans le cinéma de Damiano – était-il à ce point conscient du potentiel négatif de l’industrie dans laquelle il œuvrait ? -, pour mieux se faire rattraper par l’extinction de l’âme. Rarement deux films auront été aussi complémentaires, construisant une boucle presque parfaite, et l’on peut saluer la décision de l’éditeur Wild Side de nous les livrer simultanément. Le travail de Gerard Damiano – cohérent, pessimiste, conscient, porté par des obsessions, des fantasmes, des motifs de jouissance et de mort – est un cinéma certes pornographique, mais avant tout, qu’importe sa restriction, précieux. Written, produced and directed by Gerard Damiano : auteur insoupçonné de chefs-d’œuvres certains, qu’il convient d’apprécier, aujourd’hui encore, au-delà des préjugés et des conventions puritaines.

Akatomy | 4.04.2010 | Hors-Asie, Pour adultes

Odyssey sera disponible en DVD chez Wild Side à compter du 8 avril 2010, dans la collection L’Age d’or du X américain, qui sera riche de 20 titres, à terme, au rythme de deux sorties tous les deux mois. Copie 4/3 très propre, et, en guise de supplément, les révélations exclusives de l’actrice Sharon Mitchell.
Remerciements à Cédric Landemaine, Benjamin Gaessler et Wild Side.

aka Odyssey : The Ultimate Trip - Odyssex | USA | 1977 | Avec Richard Bolla, Nancy Dare, Susan McBain, Sandy Long, Michael Gaunt, Celia Dargent, Sharon Mitchell, Wade Nichols, Vanessa del Rio
Désirs volés
The Bodyguard
Antiporno
Dernier train pour Busan
Hôtel Singapura
Les Garçons de Fengkuei
Ravenous
The Rule of the Game
Face
Tell Me Something
Yôju Matsubayashi
Metropolitan Police Branch 82
Demain on déménage
Incubo sulla città contaminata
Donoma
Chaka 2
Dossier Pom-Pom
Journal érotique d’une infirmière
Unbowed
Beijing Rocks
Le doux parfum d’eros
Zodiac Killers
Tomie : Revenge
Gokudô no Onnatachi - Akai Satsui
Black Tight Killers
Fleur empoisonnée
The Sun Beaten Path
Prisoner Maria the Movie
Une balle perdue
Dao Lu