Au gré du courant

Dans le Japon des années d’après-guerre, le métier de geisha a perdu de sa superbe. La patronne d’une maison de geishas, Otsuta, croule sous les dettes, contractées auprès de sa sœur, et voit ses geishas la quitter pour rejoindre la concurrence. Même sa propre fille ne souhaite pas perpétuer la tradition et cherche une autre carrière. Compliquant la situation, l’oncle d’une geisha qui a disparu les fait chanter. La seule bonne nouvelle est l’arrivée d’une servante, Oharu, qui va rapidement devenir indispensable grâce à sa prévenance.

Le spectateur va progressivement découvrir les dessous de cette maison de geishas en mettant ses pas dans ceux de cette employée de maison. Au gré du courant développe tranquillement un récit fondé sur plusieurs points de vue, accumulant les observations pour donner une description juste et authentique de la vie quotidienne de cette maison. Voir un film de Mikio Naruse revient à s’immerger dans un microcosme : la famille Ogata dans Le grondement de la montagne et ici cette maison de geishas.

Elle est habitée par de grandes dames du cinéma japonais : Isuzu Yamada, la Lady McBeth du Château de l’araignée interprète Otsuta tandis que Kinuyo Tanaka, actrice principale d’Oharu, femme galante joue la servante, qui porte le même nom. Haruko Sugimura, présente dans plusieurs films de la fin de carrière d’Ozu et Mariko Okada, égérie de Kiju Yoshida, incarnent deux des pensionnaires de la maison. Hideko Takamine, l’actrice favorite du réalisateur, incarne la femme japonaise moderne, qui refuse de suivre la tradition familiale.

Ces traditions qui périclitent au sein d’un Japon en métamorphose sont au centre des films de Mikio Naruse de cette époque. Dans cette œuvre, le cinéaste ne intéresse pas à proprement parler au métier de geisha. Aucune d’elles n’est montrée exerçant son art en compagnie d’un client. Dans un défilé de kimonos aux motifs variés, qui ferait pâlir de jalousie William Chang, le directeur artistique et créateur de costumes de Wong Kar-wai, elles partent ou reviennent d’un rendez-vous.

Au gré du courant est la chronique du déclin de cette maison de geishas, dont les seules pensionnaires restantes n’ont d’autre choix de vie. Elles sont trop âgées ou y vivent avec leur fillette. Les plus jeunes partent pour d’autres maisons ou changent de métier.

Le cinéaste ne manque pas à son habitude de terminer son film sur une scène admirable. Entourée de la prochaine génération de geishas et de ses pensionnaires actuelles, Otsut, donne un ravissant récital de shamisen. Oubliés les soucis d’argent, sa vie semble avoir retrouvé son cours normal. Celle vécue par des générations de geishas avant elle et que rien ne semble mettre en péril.

Mais Oharu et le spectateur savent qu’il n’en est rien. Ce métier n’est plus aussi florissant que par le passé et la geisha qui a racheté la maison a d’autres projets. Au même moment, séparée d’un étage, comme si elle était séparée d’une époque, tournant symboliquement le dos à l’écran, Katsuyo, la fille d’Otsuta, travaille avec sa machine à coudre. Malgré le bruit de cette dernière, le son du pincement des cordes du shamisen lui parvient du rez-de-chaussée.

Mikio Naruse nous offre une fin douce amer, où le second goût domine. Une époque et ses traditions voient leurs feux perdre en intensité ; tandis que l’avenir est encore incertain pour les femmes, qui ont choisi une nouvelle voie.

Kizushii | 7.01.2019 | Japon

Au gré du courant fait partie d’un box de 5 films en DVD ou Blu-ray de Mikio Naruse édité par Carlotta. S’y trouvent également Quand une femme monte l’escalier, Une femme dans la tourmente, Le Grondement de la montagne et Nuages épars.
Remerciement à Elise Borgobello chez Carlotta Films.

aka 流れる - Nagareru | Japon | 1956 | Un film de Mikio Naruse | Avec Isuzu Yamada, Kinuyo Tanaka, Haruko Sugimura, Mariko Okada, Hideko Takamine, Natsuko Kahara, Seiji Miyaguchi, Nobuo Nakamura, Kumeko Otowa
Shadow
L’Intendant Sansho
Parasite
Herbes flottantes
Silence
An Elephant Sitting Still
Cheng Wen-tang | Lu Yi-ching
Don’t Cry, Mommy
Possédée
Ebirah, Horror of the Deep
The Passenger
Necromancer
La véritable histoire de Wong Fei Hung + L’héroïne rouge
Revenge : A Love Story
Ju-on : The Grudge
Body of Lies
Flying Boys
Bangkok Nites
Kannibal
Elektra
Devdas
Hong Kong Requiem
Kuchisake
Mon deuxième frère
Omocha
The Sniper
Divergence
The Parasite Doctor Suzune Genesis
Takeshi Kitano, l’imprévisible
Invisible Target