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Japon

Graine de Yakuza

aka Fudoh : The New Generation - 極道戦国志 不動 - Gokudô sengokushi : Fudô | Japon | 1996 | Un film de Takashi Miike | Avec Shosuke Tanihara, Kenji Takano, Marie Jinno, Tamaki Kenmochi, Miho Nomoto, Riki Takeuchi

La fête ne fait que commencer.

Commençons par quelques chiffres. Cette année, Sancho fêtera ses 25 ans. Graine de Yakuza lui, fêtera ses 30 ans... et sa projection à la Vidéothèque de Paris (aujourd’hui Forum des images), dans le cadre de la sixième édition de l’Étrange Festival, ses 28 ans. Événement fondateur s’il en est, premier film de Takashi Miike à arriver jusqu’à nous (et pourtant loin d’être le premier de sa carrière), la ferveur qu’il déclenche participe très largement à planter les premières graines - c’est de circonstance - de Sancho dans nos esprits. Il était alors impossible de prédire que l’ouragan Miike allait redéfinir le rapport au cinéma japonais de bon nombre de nos rédacteurs, à coup de cinq, six, parfois huit films en un an... Aujourd’hui encore, bien que le réalisateur se fasse plus discret, et que sa main-mise sur les festivals du monde entier se soit estompée, chaque occasion de renouer avec l’un des innombrables jalons de sa filmographie, au gré des remasterisations en HD, tient du pèlerinage. Et retrouver Graine de Yakuza revient à renouer avec les fondamentaux d’une passion qui n’est jamais bien loin, même si ma plume s’est éloignée de Sancho ces dernières années. En dormance, les aventures de Riki Fudoh, qui contiennent déjà tout ce qui fera la force d’une partie du cinéma polymorphe de Miike, la réveillent en fanfare.

Fils d’un chef de clan yakuza, Riki Fudoh est témoin, enfant, de l’exécution de son grand frère par son père, désireux d’enrayer une guerre de clans que la fougue de son aîné était sur le point d’initier. Dix ans plus tard, la haine des mafieux vieillissants qui ont entraîné la mort de son frère a conduit le petit génie Riki à créer sa propre faction, financée par la vente de drogue aux enseignants de son lycée, constituée de gamins et lycéennes assassins, les premiers brandissant les armes à feu et jouant au foot avec les têtes de chefs yakuza assassinés, les secondes jouant des machine guns en sailor suit, et accessoirement de la sarbacane vaginale. Les enfants ne se sacrifieront plus pour leurs parents.

Dans l’entretien avec Takashi Miike déterré par Carlotta Films à l’occasion de la sortie de Graine de Yakuza en blu-ray (et datant de Noël 2003, au moment de la sortie de Zebraman), le réalisateur raconte le tournage en trois semaines du film (même si GAGA, la maison de production aurait aimé qu’il se fasse en deux !), pour un montant de 40 millions de yen – soit à peine plus de 250 000 dollars à l’époque. Et pour cause, à l’origine exclusivement destiné au marché de la vidéo, Graine de yakuza n’a donc qu’un budget de téléfilm. Mais le film livré par Miike et son équipe est tellement incroyable qu’il se retrouve propulsé dans les festivals du monde entier.

Chaque scène de Graine de yakuza tire le meilleur parti de ce budget incroyablement restreint, grâce à la faculté de Takashi Miike à insuffler une personnalité à l’ensemble des éléments du film. Tous ses personnages sont caractérisés par des détails, que ce soit une attitude, un accessoire, un maquillage,... qui en font autant de singularités, et il en va de même pour les situations et rebondissements. Les véritables combattants - des géants ! - se mélangent aux acteurs professionnels, l’érotisme fait un détour par l’hermaphrodisme, le périnée est un muscle mortel, les enfants sicaires portent des casquettes griffées FDH qui ne les empêchent pas de finir dans des sacs poubelles dans des transitions ahurissantes...

Miike s’amuse à tout pervertir avec une véritable bienveillance cinématographique, fait fi des convenances morales et narratives, et livre un film qui sert de mètre étalon à bon nombre de ses exactions à venir : il y a en effet en germe dans Graine de Yakuza, Dead or Alive, Hazard City, Ichi the Killer... On n’y trouve pas encore forcément sa facette plus délicate – Blues Harp, The Bird People in China, Big Bang Love : Juvenile A... – mais on devine déjà le réalisateur capable d’embrasser toutes les formes, tous les genres (cinématographiquement et sexuellement, d’ailleurs). Et surtout, on voit Miike appliquer à merveille ses règles d’or : faire le meilleur film possible, quel que soit son scénario, sa matière d’origine (ici, un manga), sa cible ; s’amuser le plus possible derrière la caméra pour que le public y trouve toujours son compte.

Pour utiliser une expression éculée, Graine de yakuza, trente ans, ne porte pas une ride. Qu’importe les évolutions culturelles, la saturation et l’accélération des images des dernières décennies, il possède toujours cette faculté de réjouir ceux qui le connaissent, de surprendre ceux qui le découvrent, de donner envie de s’écarter du cinéma formulaïque et prévisible tel que promu par les plateformes et de (re)plonger dans les merveilles plus ou moins méconnues du cinéma de Miike et de ses confrères. A la fois un accomplissement donc, autant qu’un commencement. Comme le dit Riki (Fudoh) à Riki (Takeuchi) à la fin de ce film (qui connaîtra deux suites sans Miike) : « la fête ne fait que commencer ». Tu m’étonnes !

Graine de yakuza est disponible en blu-ray chez Carlotta Films (sortie le 20 janvier). Quel bonheur de pouvoir revoir le film dans de telles conditions !
Deux interviews complètent le film : une de Miike (41 min), datant de 2003 et revenant en détail sur le tournage, les acteurs, le parcours du film en festival, ses films préférés (Starship Troopers, Cube et Opération Dragon ! - auxquels il se réfère pour voir son quotidien d’un autre œil, mieux loti que les soldats de Verhoeven, moins empêtré que les héros de Natali), sa philosophie de réalisateur... L’autre de Shosuke Tanihara, sympathique, qui aurait bien aimé lui aussi, incarner un hermaphrodite !
Remerciements à Pauline Boisseau et Carlotta Films.

- Article paru le mardi 20 janvier 2026

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