La Femme qui crie
L'expression « se faire battre comme plâtre » s’est imposée à moi lors du visionnage de La Femme qui crie, tant elle colle à son propos. Cette formule frappe aussi bien dans son image que dans sa prononciation : « battre » et « plâtre » claquent comme les coups assénés par son mari à Ah-shih.
La jeune femme n'a pas été épargnée par la vie. Enfant, elle a assisté au suicide de sa mère, qui se prostituait auprès de soldats, jetant la honte sur sa famille. Adoptée par son oncle, elle lui sert de domestique avant d'être donnée en mariage à un boucher, dont la profession le place tout en bas de l'échelle sociale. Chiang Shui est l'égorgeur de porcs à l'abattoir local. Cet homme fruste et violent abuse de sa jeune femme, qui doit assouvir ses envies sans avoir son mot à dire, dans la plus complète indifférence, ou presque, des habitants du village.
Ce film de Tseng Chuang-hsiang s'inscrit dans la Nouvelle Vague taïwanaise par son approche formelle réaliste, critique et féministe de la société de l'île. Il avait auparavant participé à l'omnibus L'homme-sandwich, qui est considéré comme le début du mouvement, aux côtés des cinéastes Wan Jen et Hou Hsiao-hsien.
Le réalisateur montre la brutalité infligée à cette femme de façon très crue et répétée. Il ne cache rien, pas même la tâche de saigneur du mari à l'abattoir, qui lui vaut d'être ostracisé. Le cinéaste expose tout sans fard et dans la longueur au point que le spectateur peut penser qu'il en fait trop. Pourtant, cette crudité est nécessaire : au-delà de la violence spectaculaire montrée à l'écran, elle rend plus insupportable encore celle, silencieuse et complice, de la société, d'autant plus cruelle qu'elle est hypocrite. Tout le monde connaît la terrible situation d'Ah-shih et la seule personne qui semble s’intéresser à elle se retourne contre elle, hors de sa présence. Le metteur en scène martèle cette violence, comme Ah-shih la subit.
L'action se déroule pendant l'occupation japonaise, avant 1945 — probablement dans les années 1930 ou 1940. A cette époque, le sort des filles en Asie pouvait être tragique, y compris au Japon. Souvent considérées comme une bouche de trop à nourrir, elles pouvaient être abandonnées à la naissance, placées comme domestiques ou vendues. L'exemple le plus célèbre dans le cinéma reste celui de la sœur de Mizoguchi, qui avait été vendue par son père comme geisha et dont le sort inspirera le cinéaste dans sa vision des femmes sacrifiées. Ah-shih, servante chez son oncle puis cédée à un boucher, est l’une d’elles.
Adaptation du roman de l’autrice féministe Li Ang, le film donne une vision très sombre de la condition des femmes à Taïwan, Ah-shih n’étant jamais maître de son destin. Le pire est que les autres femmes, ses alliées naturelles, sont les gardiennes de l’ordre patriarcal.
La Femme qui crie est disponible en Blu-ray chez Carlotta Films. Remerciements à l'éditeur.

















