Pink

C’est le handicap évident du jeune Sang-guk, courant nu sur une plage, qui ouvre le dernier long métrage de Jeon Soo-il, occultant un temps ceux, moins explicites, de sa mère Ok-ryeon et de la secrète Su-jin. Cette dernière, venue prêter main forte à Ok-ryeon pour faire tourner son bar, qui s’offre sans attrait aux pêcheurs du coin, partage aussi leurs murs et s’occupe de Sang-guk, pendant que sa mère manifeste contre la démolition du quartier, à flanc de colline dans cette ville portuaire ; quand elle ne fait pas le ménage dans ses maisons abandonnées, auxquelles sa sexualité dérobée ne saurait insuffler un semblant de vie. Su-jin, elle, traverse le quartier avec crainte, comme si elle y croisait quelque spectre.

Pink est de ces films dont les traumatismes rayonnent, tacites, dès les premières images. Le visage de Su-jin, alors qu’elle attend de rentrer dans le bar d’Ok-ryeon, porte l’authenticité sans fard d’une féminité meurtrie. On peut dire qu’elle s’accorde au naturel de son aînée, autant qu’aux murs de son établissement : face à la caméra de Jeon Soo-il, les deux femmes montrent leur intimité comme si elles n’avaient rien à dévoiler, dépouillées plus que nues, affranchies de tout érotisme. Comme ce néon rose, enseigne anonyme qui jamais ne s’allume, Ok-ryeon et Su-jin sont éteintes.

Cette extinction, bien malgré elles, suinte pourtant d’évidente féminité, et donc de sexualité, trouble et en creux. Le regard détaché de Jeon Soo-il face au naturel d’Ok-ryeon, qui fait sa toilette intime agenouillée devant une bassine, fait écho à l’inconséquence de son contact pour apaiser notre contemplation, tempérer les fantasmes. Ne décèle-t-on pas déjà, étrangement, dans cette désensualisation, une nudité contrariée (ainsi que le confirmera la suite du métrage lorsqu’Ok-ryeon donne le sein à l’adolescent), puisque qu’exclusivement hygiénique et maternelle ? Et lorsque Su-jin se colle, nue, contre Sang-guk dans son bain pour l’apaiser, substitut ambigu de ce rapport plus œdipien que maternel, c’est la même contrariété qui s’exprime, entre l’érotisme latent, inapproprié, et la désincarnation sexuelle, presque impossible à accepter face à la beauté mure de Su-jin. Dans Pink, c’est la nudité elle-même, tiraillée entre le tout et le rien, qui paraît pervertie, dénuée de sens et de fonction, ou alors en décalage ; au point que Jeon Soo-il refuse d’y recourir dans le seul ébat du film, et que, lorsqu’elle est offerte, elle maintient à distance un prétendant de Su-jin.

On perçoit rapidement, dans le suintement de sa nudité contrariée, asexualisée, mal employée ou incomprise, la nature du traumatisme de Su-jin, qui porte ses mains à sa poitrine à chaque moment d’effroi. Les visions de son héroïne, Jeon Soo-il les maintient longtemps hors-champ, élargissant le cadre de sa narration au fil du film, le privant longtemps de contre-champ, pour repousser volontairement la complétude de ses portraits de femme. Pink incarne un cinéma non pas d’objectif, mais d’œillères. De fermeture plus que d’ouverture, à l’image de ses protagonistes - même si, une partie de sa narration affranchie, le film finit par pouvoir rallumer son enseigne, s’ouvrir.

On pourrait aisément reprocher à Jeon Soo-il, qui retrouve un contexte d’épilogue sociogéographique déjà à l’œuvre dans With a Girl of Black Soil, de céder au sordide gratuit, notamment dans son traitement du destin de Sang-guk. Pourtant, dans sa lenteur, uniquement transcendée par l’éclat de la voix du chanteur Kang San-eh, qui semble parler autant des protagonistes que du spectateur, Pink affirme une troublante fascination, contagieuse, pour la meurtrissure de Su-jin. Offerte et dissimulée, si intime et distante à la fois, femme dont on connaît le détail autant qu’on ignore le global, qu’on regarde sans voir et qu’on voit sans appréhender, magnifique Lee Seung-yeon, Su-jin installe son malaise et sa beauté, presque indissociables, bien au-delà du métrage ; quelle qu’en soit, finalement, notre appréciation.

Pink a été diffusé au cours de la 14ème édition du Festival du film asiatique de Deauville (2012), hors-compétition.

aka 핑크 - Ping-keu | Corée du Sud | 2011 | Un film de Jeon Soo-il | Avec Lee Seung-yeon, Seo Kap-sook, Kang San-eh, Lee Won-jong
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