Dolls

On attendait depuis plus de deux ans le retour derrière la caméra de Takeshi Kitano, l’une des personnalités les plus importantes du Japon et l’un des rares à s’être exporté avec succès. Dolls confirme, s’il en était besoin, qu’il est bien le réalisateur le plus atypique et l’un des plus doués de sa génération. Dans une industrie qui privilégie aujourd’hui les scénarios malins ou les rebondissements à répétition, il oppose une fois encore son cinéma du "ressenti" au cinéma du "compris", l’émotion à l’histoire, tout en conservant les thèmes qui lui sont chers et une identité bien japonaise.

A la suite d’une rupture sentimentale, Sawako se retrouve plongée dans un état d’hébétement hypnotique. Pour la protéger, Matsumoto, son ancien fiancé, la recueille et entreprend avec elle une longue errance en quête de rachat, de souvenirs et de guérison. Leur route croisera celles de deux autres couples aux histoires d’amour belles, tristes, éternelles.

L’histoire, centrale, des deux vagabonds est inspirée d’une pièce traditionnelle écrite pour le théâtre de marionnettes japonais, le bunraku. Le film en lui-même y tire son essence, sur le fond comme sur la forme. Ouvrant et clôturant Dolls, une représentation filmée de bunraku donne aux poupées un rôle de présentateur, voire de narrateur. Fasciné, on assiste, aux dires même du réalisateur, à un spectacle mettant en scène des humains, racontée par et à la manière des marionnettes bunraku. Plusieurs éléments sont utilisés pour transformer les personnages en pantins. Le plus manifeste est l’absence total de choix ou de volonté propre des héros. On sent, à travers l’histoire et le jeu poignant des acteurs, le poids de la fatalité, une présence étrangère qui tire les ficelles de leur vie. Des ficelles matérialisées par l’influence sociale et familiale, mais aussi par la corde qui relie en permanence les deux héros ou simplement par des émotions mal contrôlées. Dans sa forme également le film se veut un étonnant hommage au théâtre bunraku. Les couleurs vives, inhabituelles chez Kitano, font écho aux costumes flamboyants des marionnettes (utilisés d’ailleurs dans le film) et la photographie, lumineuse et irréelle, renforce le côté poétique. La pâleur de l’actrice, bien que dictée par son état de santé, rappelle la peinture blanche du visage des poupées. Enfin, la musique minimaliste d’Hisaïshi, aux notes solitaires et entêtantes, renvoie à l’utilisation du shamisen [1] lors des représentations théâtrales.

En dépit de ce singulier parti pris cinématographique, Dolls reste avant tout un film de Kitano. Ses thèmes de prédilection sont plus présents que jamais et profitent même des libertés qu’apportent le parallèle avec le bunraku, loin d’être un art réaliste. Mieux encore, le réalisateur l’exploite pour mettre en scène de manière vivante les tableaux qu’il ne pouvait jusqu’alors que montrer en insert (Hana Bi, Kikujiro).Couleurs éclatantes, arbres en fleurs, personnages centraux isolés et encerclés par une nature oppressante, tous les ingrédients sont réunis, y compris la présence insidieuse de la mort, rôdeuse, dans le rouge sang de la dépouille d’un papillon ou des feuilles d’érable avant de tomber. On retrouve également la figure habituelle de l’ange-gardien dans le halo irisant les héros et provoqué par l’utilisation fréquente du contre-jour. De même, l’amour tragique et muet (A Scene At the Sea), le sacrifice (Sonatine, Brother), le handicap (Hana Bi) et le manque de communication sont une nouvelle fois abordés à travers ces trois histoires simples qui trouvent leur force dans cette mise en scène magique et intrigante. Pour tenir en haleine le spectateur, Kitano joue comme à son habitude avec le temps, distillant les flashs-back comme autant d’indices sur le comportement des personnages, menant son public jusqu’à cette inéluctable fin, triste mais logique.

Plus encore que d’habitude, tous ces éléments peuvent sembler déroutants pour le spectateur non averti. La richesse visuelle, force apparente du film, se révèle être au fond une de ses principales faiblesses, certaines personnes n’hésitant pas à le qualifier, à tort, d’esthétisant. La multitude de symboles et références composant chaque image détourne parfois l’attention d’un public bien souvent ignorant du bunraku ou de la culture japonaise en général. Pour apprécier pleinement le film, il faut se laisser aller à la beauté des images sans chercher à disséquer chaque plan, pourtant visiblement truffé d’idées et de clins d’œil. Sans quoi le risque de s’y perdre, de garder ses distances, devient grand et en particulier pendant la première demi-heure d’exposition. On pourra également regretter l’absence quasi-totale de cet humour cruel, propre à Kitano, mais qui, il faut le reconnaître, ne va pas de pair avec l’intensité dramatique et la rigidité des règles qui entourent le bunraku. Enfin, l’insolite bande son, soumise elle aussi aux astreintes imposées par le mimétisme souhaité par le réalisateur (sonorité monotone et syncopée du Shamisen), se révèle décevante et fait regretter les meilleures productions d’Hisaïshi (A Scene At the Sea, Kikujiro).

Après le Kabuki et le No, dont les influences sont évidentes dans ses œuvres, Kitano explore le genre qui complète la trinité théâtrale japonaise en livrant une oeuvre expérimentale qui, en raison d’une contrainte de style forte, est plus inaccessible que ses précédentes réalisations. Elle est pourtant pétrie de qualités et reste une expérience émotionnelle magique et rare. Comme le suggèrent les marionnettistes qui ouvrent et clôturent Dolls, aussi longtemps que Kitano tirera les ficelles de son cinéma, il restera de l’espoir...

Dolls sortira sur les écrans français le 30 avril. Il est néanmoins d’ores et déjà disponible en DVD zone 2 NTSC japonais, sous-titré en anglais.

[1Shamisen : instrument traditionnel à 3 cordes.

Japon | 2002 | Un film de Takeshi Kitano | Avec Miho Kanno, Hidetochi Nishijima, Iatsuya Mihashi, Chieko Matsubara, Kyoko Fukada, Tsutomu Takeshige, Norihiro Isoda, Ren Ôsugi, Kanji Tsuda
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