Journal érotique d’une infirmière

Le Journal d’une fille perdue.

Roman porno plus tardif, après le très inspiré Graine de prostituée, Journal érotique d’une infirmière confirme une fois de plus les qualités d’auteur de Chûsei Sone, capable de s’affranchir des stéréotypes avec une grande liberté. A mesure que la collection se dévoile, le roman porno apparaît de moins en moins comme un genre unique et défini, mais davantage comme une mosaïque de sous-genres. Afin d’établir les triples programmes bihebdomadaires de ses cinémas spécialisés, le studio Nikkatsu prenait soin de composer, un peu à la manière d’un chef cuisinier, le menu de réjouissances nocturnes qu’elle souhaitait le plus ragoûtant possible, afin d’y appâter ses spectateurs complices. C’est ainsi que des formules firent peu à peu leur apparition, tantôt à partir de lieux, d’époques, de thèmes ou de professions. Des éléments qui servirent de canevas, souvent répétitifs, à partir desquels les scénaristes et cinéastes pouvaient s’exprimer avec la plus grande liberté. On y trouve ainsi des films mettant en scène une institutrice (L’École de la sensualité), une secrétaire (L’Épouse, l’amante et la secrétaire), une infirmière, une pêcheuse de perles ou même une nonne (Sins of Sister Lucia) ; qui ne sont que quelques unes des figures de prédilection qui ont façonné la diversité des sous-genres du roman porno.

Les formules les plus classiques, telle que la comédie burlesque de Yôjirô Takita Pink physical check-up (Momo-iro shintai kensa, 1985), font habituellement de l’hôpital un lupanar géant propre à stimuler l’imaginaire érotique et voyeuriste masculin. Mais le propos de Chûsei Sone, qui s’avère plus sombre et désespéré, préfère se concentrer sur l’exploration de l’intimité de ses personnages, plutôt que de jouer sur les attributs aguichants de l’uniforme albâtre. L’auteur s’autorise juste quelques gros plans stylisés d’une seringue, mettant en évidence son goût pour les chromatismes rouges, qui à plusieurs reprises se détachent des teintes résolument maussades - en particulier les extérieurs naturels - des décors du film. Et concède néanmoins à l’illustration du fétichisme médical, dans une veine parodique qu’on lui connaît, à travers une infirmière prodiguant les derniers soins, sous la forme d’une fellation forcée pratiquée sur un jeune patient qui la remercie d’un « thank you » adressé à la caméra, avant de succomber peu après sur une table d’opération.

Ainsi dans Journal érotique d’une infirmière, l’hôpital et la profession de son héroïne, responsable des prélèvements sanguins qu’elle effectue à la chaîne, telle une ouvrière spécialisée, servent principalement à définir un cadre social : celui d’une employée modeste dont l’activité monotone l’engonce dans une vie morne et ennuyeuse. Son fiancé, qui s’occupe de la restauration rapide de l’établissement, n’a guère de perspectives à lui offrir, même s’il promet de l’ “honorer” tous les soirs lorsqu’ils seront mariés. Dans le prologue du film, Sone filme admirablement, en quelques plans, les faubourgs bordant une rivière où vivent les protagonistes du film, renouant ainsi avec son attrait pour les quartiers populaires. Alors que le générique est déjà un petit bijou qui, délicieusement, par un montage de photos à la manière d’un reportage sur le vif, illustre le fléau qui contamine les transports urbains Tokyoïtes avec le phénomène des chikan [1], et anticipe ce qui deviendra l’un des filons préférés du cinéma pink.

Même si trois années séparent Graine de prostituée du Journal érotique d’une infirmière, le Japon n’est déjà plus le même. La dimension politique, certes accentuée par le scénario de Yamatoya, cède ici le pas à celle plus sociale décrite par le récit imaginé par Akane Shiratori [2]. Seul un écho de la génération des années rouges résonne au loin sous une forme métaphorique, lorsque l’auteur filme cette rencontre étonnante entre l’héroïne et le gangster devant un immeuble en cours de démolition. Il est certain que cette boule de démolition que l’on aperçoit au loin marteler le béton, ne peut manquer d’évoquer aux yeux des japonais, celle qui ravagea quelques années auparavant le Chalet Asama [3] pour y déloger les derniers extrémistes de gauche du Japon. Mais sa vision y est tout aussi subversive sur son époque et sa perversion. La sexualité et son exploitation en constituent désormais la matière première. « La civilisation a détraqué nos instincts » déclare un patron qui s’offre les services de l’héroïne au double visage d’infirmière/prostituée. Paroles pleines d’ironie dans la bouche de celui qui s’avère le plus pervers de ses clients. C’est d’une certaine façon le drame vécu par la jeune Akemi (Maria Mitsui), qui partage un appartement avec son frère cadet Kiyoshi, lorsque la découverte de photographies pornographiques réveille en elle un désir enfoui. On retrouve ainsi chez l’auteur ce penchant pour la provocation amoureuse à travers l’inceste fraternel qui nouait déjà l’enjeu de Graine de prostituée. En effet, Akemi éprouve une attirance et un amour sincère pour son jeune frère, mais le jeune homme pur, trop perturbé par cette montée soudaine de désir, finit par la rejeter. Cet amour impossible devient alors le prélude à la débauche vertigineuse dans laquelle Akemi va sombrer à travers la prostitution. A l’image des conséquences du rendez-vous manqué entre Nami et Muraki dans Angel guts : red classroom (Tenshi no harawata : akai kyôshitsu, 1979), l’héroïne de Journal érotique d’une infirmière s’abandonne au plaisir et se noie dans la débauche. Le sexe devient alors un anesthésiant à l’amour, un substitut, un remède, sans plus aucune limite. Mais cette ode à la décadence, non dépourvue d’ironie, n’en témoigne pas moins d’une profonde tristesse et d’une angoisse terrible face à la solitude qui menace l’être humain au cœur de la société moderne.

Shinji Aoyama, le plus cinéphile des cinéastes japonais, suggérait à propos du film qu’il fallait « ...en savourer la dimension absurde, proche d’un film de Buñuel. [4] ». Si le cinéma de Buñuel est d’un érotisme bien plus chaste, même s’il n’en devient que plus suggestif, il faut pourtant reconnaître qu’Akemi partage avec Belle de jour la parenté d’un cheminement inexorable qui l’entraîne vers la soumission et l’humiliation. Mais Akemi n’a aucune affinité bourgeoise, et Sone se montre d’un naturalisme et d’une crudité parfois extrême. Ainsi la dernière séquence, superbement filmée, explore littéralement les possibilités plastiques du triolisme à travers des jeux de corps humides et charnels, dont seuls les caches noirs rompent la pureté esthétique. Un baiser dévoreur entre Akemi et son proxénète témoigne du degré violent et animal atteint par leur désir. Alors que Sone renoue avec le sommet de sa plastique, dans un plan rapproché des visages s’imbriquant sur l’arrière plan d’une moquette servant d’aplat rouge à ce splendide tableau charnel. Il offrira d’ailleurs une variation de cette partie fine, filmée avec moins de conviction, toujours avec le même acteur, dans La leçon de choses de Mademoiselle Mejika (Kyoshi mejika, 1978). Mais le sommet du métrage reste incontestablement cette scène d’un autre trio, dont la dimension absurde qu’évoque Aoyama, n’a d’égal que son obscénité subversive doublée d’un imaginaire délirant ; lorsqu’Akemi s’en va honorer un engagement auprès d’un riche patron conviant son propre chauffeur aux ébats. Maria Mitsui en tenue d’Eve chaussée uniquement d’une paire de bottes noires, compromise dans les situations les plus scabreuses dont un ondinisme cocasse, n’en devient que plus diablement séduisante. Cette brillante séquence qui use du montage parallèle, en superposant aux débordements d’Akemi la mort du jeune ami de son frère sur la table d’opération, et dont la progression est parfaitement rythmée par la musique ; de par son ironie et son sens du contrepoint, évoque en creux, celle audacieuse de Graine de prostituée, dans laquelle Sone alterne l’accouchement de Shino avec la jouissance du couple adultère dont les râles braillards couvrent les hurlements de la jeune femme.

La modernité du film et son inventivité tiennent beaucoup à ces ruptures de tons que Sone affectionne. Il y a chez lui ce besoin de repousser toujours les limites du cadre. Celles formelles, par ses expérimentations (un jeu de surimpressions, une inversion de négatif), mais également celles thématiques, de par les excès qu’offre sa représentation érotique. Il faudrait aussi évoquer la musique et son utilisation heureuse chez le cinéaste qui, en la mixant au son diégétique, créé tantôt une dynamique particulière à certaines séquences. Le groupe de rock progressif aux accents “pink floydiens” Cosmos Factory [5] signe une bande son dans l’air du temps, aux accents rock et funky, faisant même une apparition dans un café concert, sans doute situé du coté du Shinjuku interlope, et interprétant l’un de ses titres live [6]. Il faudrait aussi parler des acteurs et de Maria Mitsui en particulier. Actrice météorique qui ne tournera qu’un unique roman porno mais laissera à jamais la trace déchirante de ce visage gracieux portant sa mélancolie lors de ses adieux touchants avec son jeune frère, voguant vers une vie dissolue. Et que dire de Masutomi Nobutaka (Hayato dans le film), le Michel Constantin Japonais et l’un des acteurs fétiches de Sone, avec son physique épais et rugueux, qui interprète avec beaucoup de naturel un rôle qui lui est déjà familier. L’on se souviens du truculent personnage de l’oncle proxénète recrutant une Yûko Katagiri ingénue dans le burlesque Secret chronicle : prostitution market (Maruhi : jorô ichiba, 1972). Alors que Meika Seri, inoubliable prostituée dans Le marché sexuel des filles (1974) de Tanaka contribue au réalisme du film comme compagne du gangster proxénète.

Les personnages de Journal érotique d’une infirmière ne sont finalement que le miroir d’un monde vide, dissolu et mortifère, dont l’état de corruption a contaminé une génération orpheline d’idéaux, et pour qui l’amour a disparu. Chûsei Sone éprouve avec une grande liberté ce désir carnassier qui s’empare de son héroïne, pour l’entraîner dans les méandres abyssaux de la perversion, ajoutant une nouvelle pierre à un édifice érotique dont on entrevoit à peine les mystères chatoyants, et formant avec Graine de prostituée un indispensable compagnon de voyage.

Dimitri Ianni | 22.08.2010 | Japon

Journal érotique d’une infirmière est sorti en DVD avec sous-titres français le 4 août 2010 chez Wild Side, au sein d’une collection intitulée l’Âge d’Or du Roman Porno Japonais, et qui comportera 30 titres. A noter que l’ensemble des films de la collection a fait l’objet d’une restauration numérique.

Remerciements à Benjamin Gaessler, Cédric Landemaine et Wild Side.

[1Lire l’article sur Chikan densha : gokuhi honban.

[2Célèbre scripte du studio Nikkatsu et fidèle collaboratrice de Tatsumi Kumashiro, elle débute en 1955 après avoir été apprentie sur le tournage de Ôkami (1955) de Kaneto Shindô, avec qui elle collaborera par la suite. Elle travaille avec de grands noms du cinéma Japonais, dont Shôhei Imamura, et signe une poignée de scénarios dont quelques roman porno.

[4Vertigo N° 34 (Éditions Capricci), p. 99.

[5Groupe de rock progressif important fondé en 1970, qui se fait remarquer après avoir fait la première partie de Humble Pie au Japon. Ils utilisent des instruments préparés et sont parmi les premiers à jouer du Mellotron, qui donne un aspect très psychédélique à leur musique, inspirée par des formations telles que Pink Floyd, King Crimson ou les Yes. Cosmos Factory est composé de Tsutomu Izumi (claviers, Mellotron, percussions, voix), Hisashi Mizutani (guitares, voix), Kazuo Okamoto (batterie, percussions, voix) et Toshikazu Takeuchi (basse, pianos, percussions, vocoder, voix). À noter que l’orchestre entamera par la suite une fructueuse collaboration, signant plusieurs bandes originales de films du cinéaste dont les trois opus de Aa ! les supporters des fleurs (Aa ! Hana no ôendan, 1976-77), Meurtres sans continuité (Furenzoku satsujin jiken, 1977) et deux autres roman porno : Sex horoscope : love tasting (Seiai senseijutsu : sex ajikurabe, 1978) et La leçon de choses de Mademoiselle Mejika (à paraître chez Wild Side).

[6Il s’agit de “The infinite universe of our mind” issu de l’album A journey with the cosmos factory (1975).

aka Mon livre blanc sur le sexe : degrés d’orgasmes, My sex report : intensities, Watashi no sex hakusho : zecchodo, わたしのSEX白書 絶頂度 | Japon | 1976 | Un film de Chûsei Sone | Avec Maria Mitsui, Masaichi Kawayama, Morihei Murakuni, Masutomi Nobutaka, Meika Seri, Yuzuru Kôsaka, Yôko Azusa, Tatsuya Hamaguchi, Akira Hanaue, Hiroshi Gojô, Hidetoshi Kageyama, Eisuke Izumi, Shôichi Kuwayama
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