Le Vagabond de Tokyo

...ou comment réinventer un Genre...

C’est l’histoire de Tetsu, un tueur professionnel mis sur la touche. Il rejoint son boss Kurakao au sein du clan Kurata, afin de redémarrer un nouveau business, cette fois ci totalement légal, l’immobilier. Oui mais le clan Otsuka ne l’entend pas de cette oreille, et reproche à celui de Kurakao de mettre de côté les intérêts inhérents au milieu. Les deux hommes, seuls, n’ont guère le choix... pour que Kurakao soit "tranquille", Tetsu doit devenir une espèce de vagabond, afin d’enlever toute pression des épaules de son chef. Tetsu, la loyauté incarnée, quitte son grand amour, et se met à errer à travers le Japon, précédé de sa légendaire réputation de tueur...

...et voilà !... encore une fois, Suzuki réinvente le cinéma !... ça en devient presque banal tant ce génial metteur en scène semble doté d’un véritable don pour le 7ème Art. Pour son trente-huitième film donc, qui intervient un an avant qu’il se fasse limoger malproprement par la Nikkatsu, Suzuki se réapproprie les codes du polar... pour les assaisonner à sa manière, transcendant ainsi un scénario plutôt banal - écrit par Yasunori Kawauchi (Gekkou Kamen) - en un film à la richesse graphique phénoménale...

Le film s’ouvre sur une séquence dont le principal attrait est d’être ultra-contrastée... mais quand je dis "ultra-contrastée" je pèse mes mots ! Suzuki filme ses protagonistes dans un noir et blanc au contraste tellement poussé, que leur visages paraissent sous-exposés... on ne peut les reconnaître de visu. Un indice, ou plutôt une clef visuelle universelle ; le personnage que l’on pressent comme étant le héros est habillé en blanc, un blanc surexposé éblouissant, tandis que ses agresseurs sont totalement plongés dans l’ombre... en fait, ils sont des ombres, au sens propre comme au figuré... Puis soudain, un plan aux couleurs saturées intervient... pour revenir dans le noir et blanc appuyé du début... Générique, la chanson Tôkyô Nagaremono chantée par Tetsuya Watari himself... nous sommes bel et bien dans un Seijun Suzuki !...

...alors évidemment, Suzuki s’en donne à cœur joie dans cette espèce de maelström bordélique qui mélange allègrement polar, comédie musicale, situations comiques et histoire d’amour. En fait, on a l’impression que ce génie de la mise en scène joue - déjà - avec son employeur - en l’occurrence la Nikkatsu -, le scénariste, les acteurs, et dans une moindre mesure avec le public... Il se sert de dialogues assez basiques, voire même parfois un peu niais, pour insérer ses personnages dans des situations étranges, sans réelle cohésion, et ainsi plonger le spectateur dans un monde irréel, quasi-onirique. Véritable délire visuel totalement avant-gardiste, Tôkyô Nagaremono est un terrain d’expérimentations en tous genres pour Suzuki (dont on retrouvera même trente-cinq ans plus tard des éléments dans le terrifiant de perfection Pistol Opera), qui y joue avec la couleur, le contraste et la luminosité comme personne, en véritable alchimiste de l’image. En plus de recréer la manière de filmer, Seijun se joue des conventions... comme à l’accoutumée !

Pour interpréter le rôle du - trop - loyal Tetsu, Suzuki s’est alloué les services de Tetsuya Watari, alors jeune star montante de la Nikkatsu d’à peine vingt-cinq ans, qui commença sa carrière au cinéma un an auparavant dans le film Abare Kishido de Isao Kosugi... Aujourd’hui, Watari est un acteur que l’on ne présente plus, que l’on a pu voir dans plus de quatre-vingt-cinq long-métrages, du nihiliste et magnifique Jingi no Hakaba (Kinji Fukasaku /1975) à Brother (Takeshi Kitano /2000), en passant par le très bon Yûkai (Takao Okawara /1997) ou encore Gokiburi Deka (Shusei Kotani /1973). A ses côtés on retrouve Chieko Matsubara, âgée alors de vingt-et-un ans, également une habituée du studio que l’on a vue notamment dans Kanto Mushuku (Seijun Suzuki /1963), Ore ni Sawaru to Abunaize (Yasuharu Hasebe /1966), et plus récemment dans un rôle très émouvant de femme seule en attente de son amour de jeunesse dans le sublimissime Dolls (Takeshi Kitano /2002)...

...avec Tôkyô Nagaremono, Seijun Suzuki pose un pierre de plus à l’immense édifice de son œuvre. Une oeuvre qui malgré les contraintes auxquelles il fût confrontées, a le mérite d’être l’une des plus importante du cinéma mondial... Il se sert du scénario et de ses acteurs comme d’une matière première malléable à souhait, en sculpteur de l’image, insufflant à tout ce qu’il touche une créativité exemplaire ; telle le prouve la séquence finale, véritable modèle d’esthétisme dans un chef-d’œuvre d’ombre et de lumière...

Kuro | 6.06.2003 | Japon

DVD (Japon pas vu) | Nikkatsu | NTSC | Zone 2 | Format : 1:2:35 - 16/9

Suppléments : Interview de Suzuki, trailers, galerie de photo...

Ce DVD ne comporte pas le moindre sous-titre.

DVD (USA) | Criterion | NTSC | Zone 1 | Format : 1:2:35 - 4/3 | Images : Pressage sans défauts, même si le master comporte pas mal d’égratignures... l’absence d’un transfert anamorphique est regrettable | Son : Mono, r.a.s.

Supplément : Interview de Seijun Suzuki (20’)

Ce DVD comporte des sous-titres anglais optionnels.

Il existe une VHS française (Secam) au format, sous-titrée en français, sortie il y a quelques années chez Ciné Horizon, ainsi qu’une VHS américaine (NTSC) également au format, quant à elle sous-titrée en anglais.

Bonus
Site Officiel de Seijun Suzuki: http://www.so-net.ne.jp/seijun

aka Tokyo Drifter - Tôkyô Nagaremono - The Man from Tokyo | Japon | 1966 | Un film de Seijun Suzuki | Avec Tetsuya Watari, Chieko Matsubara, Hideaki Nitani, Tamio Kawachi, Tsuyoshi Yoshida, Ryuji Kita, Eiji Go, Tomoko Hamakawa, Isao Tamagawa
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