Pétition, la cour des plaignants

Pavillon 36.

J’ai rarement été aussi vidé émotionnellement en sortant d’une projection. A part un membre du politburo chinois au cœur de pierre, je ne vois pas qui pourrait rester insensible au sort des personnes dont Zhao Liang a fait le cœur de son film. Jamais sans doute un documentaire n’aura été aussi cinglant dans sa dénonciation du système politique chinois.

Le réalisateur s’est immergé dans la vie ses compatriotes, venus se plaindre auprès du gouvernement central de Pékin de jugements prononcés à leur encontre par les pouvoirs locaux. Paysans, ouvriers, avocats... Ils viennent de toute la Chine pour présenter leurs doléances à des fonctionnaires barricadés derrière des vitres ou des barreaux. Encore faut-il qu’ils aient évité les "rabatteurs", des nervis en réalité, payés par les autorités locales pour les en empêcher. Leurs méthodes sont brutales et leurs menaces claires. "Tu sais que si tu disparaissais, personne ne s’en apercevrait. Tu vas finir dans un fleuve", avertit l’un d’eux, filmé en caméra caché. Le gouvernement de Pékin se sert en effet des plaignants pour savoir dans quelles régions les dysfonctionnements sont les plus nombreux. Il n’hésite pas à faire la sourde oreille à leurs demandes pendant des mois voire des années.

Ils forment les deux branches d’une implacable machine à broyer des vies. Zhao Liang filme les rouages de ce système et son impact sur la vie des familles qui sont prises dans cette engrenage. Le destin d’une mère Qi et de sa fille Juan, dont le réalisateur a suivi les tribulations pendant plus de dix ans, va servir de fil rouge au film. Le spectateur fait connaissance avec Juan quand elle n’est encore qu’une adolescence et il la quittera devenue maman.

Entre temps, elles auront subi toutes sortes d’avanies : les heures de queue sans résultat pour présenter ses doléances, les nuits glaciales passées dans des abris de fortune, un internement psychiatrique forcé comme lors des moments les plus noirs de la dictature soviétique...

Si l’on ne peut être qu’admiratif devant la ténacité des plaignants [1], la persévérance du réalisateur laisse aussi pantois. Zhao Liang a porté ce projet pendant plus de dix ans, imprimant avec sa caméra plus de 500 heures de rush. Foulant aux pieds l’un des principes du documentaire, Zhao Liang va être impliqué dans l’histoire qu’il filme. Juan va le charger de transmettre une lettre à sa mère alors qu’elle quitte Pékin avec son ami. Sa mère la refuse car elle s’estime trahie et s’en prend au réalisateur.

Zhao Liang filme frontalement tous ces épisodes qui se passent le jour, la nuit, dans les locaux de l’administration, en utilisant une caméra cachée... Il nous fait découvrir toutes les facettes du sujet et nous entraîne dans un voyage au bout de la nuit. Certaines des scènes resteront gravées dans la mémoire du spectateur des semaines après la vision du film.

Si pour Qi, et la majorité des personnes présentées dans ce documentaire, la lutte est personnelle, une question d’honneur, d’autres la transforment en combat plus politique. Un avocat qui a perdu sa licence en appelle à la fin de la dictature du parti communiste et à l’instauration d’un régime démocratique. Organisateur d’un rassemblement destiné à honorer la mémoire d’une grand mère écrasée par un train alors qu’elle était pourchassée par des rabatteurs - scène dont les détails les plus macabres ne nous sont pas épargnés - il sera évidemment arrêté avant d’y participer.

Les Jeux Olympiques apparaissent au bout de ce long tunnel de misère humaine. Pékin a fait tout ce qui est en son pouvoir pour évacuer les plaignants, mais pas en résolvant leurs problèmes. Le gouvernement a détruit les lieux où ils habitaient depuis des années pour faire place à la Chine nouvelle. Celle qu’il veut montrer au monde : un pays moderne et dynamique. Ils n’ont pas leur place dans cette affiche publicitaire et sont relégués à la périphérie de la ville. Ce n’est pas un vain mot pour Pékin qui est de la taille de la Belgique. La rénovation de la gare sud de Pékin, près de laquelle ils résidaient, a bon dos.

Pétition, la cour des plaignants a été présenté hors compétition lors de la 31ème édition du Festival des 3 Continents (Nantes). Il est disponible en VOD chez Arte, pour tous, à l’exception de ceux ne possédant qu’un Mac. Comme moi !

[1La situation n’a toujours pas été réglée. Un article d’Associated Press évoquait récemment l’existence de prisons clandestines où les plaignants sont retenus. Il s’agit d’un vrai business. Pour chaque pétitionnaire retenu un jour, le responsable de la prison recevrait entre 15 et 30 dollars.

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