Boat People
New Orleans [1]
Trois ans après la réunification du Vietnam qu’il a documentée, le photographe japonais Shiomi Akutagawa revient dans le pays armé de son Nikon F. Le gouvernement communiste l’invite à venir témoigner de la réussite des Zones Économiques Nouvelles où des enfants en chemises blanches et foulards rouges courent en souriant dans un champ de pastèques. Mais le vernis craque dès sa rencontre avec Cam Nuong : adolescente, fille aînée d’un ancien militaire du Sud-Vietnam, et à ce titre mise au ban avec toute sa famille. Il croise également To Minh, un jeune homme, qui cherche par tous les moyens à réunir l’argent nécessaire pour fuir le pays accompagné d’un ami.
Boat People est le film le plus connu de la trilogie vietnamienne d’Ann Hui, au côté de The Story of Woo Viet (où Chow Yun-fat officie en tant que personnage principal) et du documentaire A Boy from Vietnam, réalisé pour la télévision hongkongaise.
Les conditions de production particulières et le timing du film sont chargés politiquement. Boat People a été tourné en Chine avec l’aide des autorités du pays trois ans après un affrontement armé (1979) avec le Vietnam, que l’Armée populaire de libération n’a pas été à même de gagner. La réalisatrice est aussi l’invitée d’un régime dont elle sape les fondations. Elle bénéficie du soutien de Pékin, quand, dans sa fiction, le responsable de la propagande laisse carte blanche au photographe.
Mais ce soutien s’avère à double tranchant, le début des années 80 marque aussi les premières discussions en vue du retour de Hong-Kong dans le giron de la mère patrie, de la même façon que le Vietnam a retrouvé son intégrité territoriale. Pékin et Hanoï étant des pays frères sur le plan idéologique, Ann Hui jette une pierre dans le jardin de la Chine.
Boat People possède un sous-contexte historique puissant. Le destin de la prostituée interprétée par Cora Miao et de sa mère représente celui du Vietnam, qui est passé dans le lit des Japonais, des Français puis des Américains. Cam Nuong et ses frères, eux, appartiennent à la dernière génération touchée par les soubresauts de l’histoire.
Ces convulsions, le responsable communiste les a vécues. Fatigué et désabusé par plusieurs décennies de révolution, il laisse une liberté inattendue au photographe - lucide sur l’issue de son propre combat. Autour de lui, son second mêle affairisme et calcul politique, tandis que la chaperonne d’Akutagawa affiche son sectarisme.
Le photographe, orphelin de la Seconde guerre mondiale, porte de ce fait un regard particulièrement attentif aux enfants. La situation de Cam Nuong et de ses frères lui renvoie sa propre image : un enfant victime de la guerre. Son souvenir de la victoire communiste à Da Nang est indissociable de l’image d’un gamin handicapé, s’éloignant du défilé par une ruelle – restant à l’écart de la fête. Il est revenu pour savoir ce que ces enfants sont devenus. Rencontrée fortuitement par le photographe sur un marché, la sœur aînée va devenir sa fixeuse et lui révéler jusqu’au plus sordide de l’envers du décor.
Cette relation, qui est le cœur du film, va déboucher sur une complicité, parfois ambiguë. De témoin, il devient acteur - père de substitution provisoire, tandis que la mère, physiquement présente, a abdiqué son rôle.
To Minh, troisième personnage clé interprété par Andy Lau dans l’une de ses premières apparitions au cinéma, appartient à la génération sacrifiée. Au sens littéral : il est condamné à déminer à l’ancienne, en piquant le sol à l’aveugle, une véritable roulette russe. Une seule issue : partir.
Dans un juste équilibre entre approche documentaire et fictionnelle, la cinéaste hongkongaise nous livre une vision particulièrement crue de la société vietnamienne post-défaite américaine et plus universellement une dénonciation de l’oppression.
Boat People figure dans un box de 4 films en Blu-ray édités par Carlotta Films, comprenant également le premier film de cinéma d’Ann Hui, Le Secret, Love in a Fallen City et Elegies.
[1] To Minh veut quitter le Vietnam pour ouvrir un bar à la Nouvelle-Orléans et cette scène m’a fait penser — je ne sais pas pourquoi — à celle d’Il était une fois dans l’Ouest où le barman de l’auberge dans le désert apprend que Claudia Cardinale vient de cette ville où son cousin possède déjà un bar.











