La Femme insecte
Le film s’ouvre sur un insecte qui trace sa route et qui, confronté à une pente ardue, s’obstine à poursuivre son chemin. Ce prologue évoque immédiatement Sam Peckinpah, dont plusieurs œuvres débutent sur des images d’animaux — au premier chef La Horde sauvage, où fourmis et scorpions s’affrontent sous le regard fasciné et cruel d’enfants, avant que le générique ne surgisse. Dans les deux cas, le règne animal sert de commentaire préemptif sur ce que le film va montrer des humains : la lutte pour la survie dépouillée de tout vernis moral.
Tome nait à la campagne, dans le nord du Japon au début du siècle, dans la pauvreté la plus absolue et au plus bas de l’échelle sociale. Après avoir été engrossée puis abandonnée par le fils du propriétaire de la ferme de ses parents, la jeune femme gagne la ville dans l’espoir de sortir de sa condition. Elle y trouve un poste de bonne, mais c’est au sein d’une secte qu’elle croise le chemin d’une mère maquerelle — rencontre qui scelle son entrée dans la prostitution. J’ai été trahi par les tous les hommes, que j’ai aimé.
La Femme insecte concentre tout le cinéma de Shōhei Imamura : fort, dérangeant, saisissant ses sujets à bras-le-corps. Littéralement.
Le destin de Tome se déploie en parallèle de celui de son pays, qui subit des bouleversements économiques et sociaux : la seconde guerre mondiale, l’abdication de l’empereur l’occupation américaine, l’agitation politique, le miracle économique... Si ces changements affectent forcément sa vie, ils ne modifient pas pour autant son destin.
Dans son titre original, Chroniques entomologiques du Japon, le cinéaste japonais annonce la couleur : il se pose avant tout en observateur qui consigne, sans juger, présentant la matière brute. Dans cet esprit, le cinéaste et son directeur de la photographie, Shinsaku Himeda, ont composé l’essentiel du film en plans fixes rapprochés. Comme la vision d’un microscope projetée sur un écran.
Shōhei Imamura adopte parfois un style documentaire, mêlant ses acteurs à de vrais passants, comme déjà expérimenté dans Désir meurtrier, et insérant de véritables images d’actualité. Pour autant, les images en noir et blanc sont magnifiquement composées quand il le faut. Soucieux d’être au plus près du réel, il a mené une enquête auprès de prostituées et de leurs proches pour nourrir le scénario coécrit avec Keiji Hasebe - une méthode dont il fera sa marque de fabrique.
Cette approche de simple observateur est parfois dérangeante comme dans sa description de la relation quasi-incestueuse que Tome entretient avec son père simplet.
Chez Imamura, le sexe, très présent, n’est jamais affaire de sentiment mais de survie : une énergie tellurique. Il filme Tome comme une énergie brute et obstinée, sans le moindre romantisme. Elle appartient à cette lignée de figures féminines au caractère bien trempé, qui traverse son cinéma, de Sadako dans Désir meurtrier à Orin dans La ballade de Narayama.
Shōhei Imamura parvient à conclure superbement ce film, très sombre, sans le trahir. La fille de Tome hérite en partie de la malédiction maternelle, mais semble sur le point de s’en défaire : elle ne se laisse ni manipuler par les hommes, ni être asservie par les normes sociales.
La Femme insecte est disponible chez Elephant Films.











