Marco
Don't hold back.
Difficile de dire que Victor, jeune parfumeur aveugle, a été témoin du meurtre de son ami Wasim par les sbires du propre frère de celui-ci. Pourtant, son toucher, comme son odorat, lui permettent d'identifier d'abord une voiture présente sur la scène de crime, puis l'homme qui a cru anodin de l'épargner, handicap oblige. V'là la récompense : Victor est plongé vivant dans un bain d'acide hydrofluorique par Russell, l'assassin. Ne reste pour l'enterrement qu'un fragment de cadavre horriblement brûlé... Le frère de Victor, George, est un parrain en affaires avec le père de Russell, Tony, et aimerait bien avoir le monopole de la vengeance de ce meurtre infâme. C'est sans compter sur leur frère adoptif, Marco, bête sauvage envoyée en Italie car jugée trop dangereuse, qui apprend la nouvelle, s'en revient derechef au pays cigare au bec et promet, pendant le service, face à l'autel, de noyer les coupables dans leur propre sang. Tony, pourri à souhait, propose l'assistance de sa famille pour tirer tout ça au clair, et Marco se retrouve à enquêter aux côtés du détestable Russell...
Je dois avouer que je suis peu au fait de la complexité du cinéma indien, qui mérite en réalité, comme pour l'Asie en sens large, que l'on parle de cinémas d'Inde. Car il n'y pas équivalence entre cinéma indien et Bollywood, loin s'en faut. Au nord à Mumbai, en langue hindi, il y a Bollywood, mais chaque région et chaque langue possède son propre cinéma : Tollywood, en télougou, Kollywood, en tamoul, Sandalwood, en kannada, ou encore Mollywood, en malayalam. Logan Boubady, spécialiste en la matière, réalisateur et accessoirement chargé de l’acquisition de films indiens pour l'éditeur Factoris Films, éclaire notre lanterne sur la question dans l'édition Blu-ray de Marco sortie l'an passé chez Spectrum Films.
Marco donc, est un film Mollywood. La langue et la culture diffèrent sans doute de celles de S. S. Rajamouli, mais tout de même : essayez d'imaginer un category III plein aux as, né de la volonté d'accoupler John Wick avec le merveilleux RRR, emballez le tout avec l’agressivité masculiniste d'une pub de bagnole et/ou de parfum pour homme, allumez un cigare à chaque plan, teintez l'ensemble de culture gangsta bling-bling post-Scarface, offrez à Marco sa propre theme song, et vous êtes encore loin de saisir l'ampleur de la chose.
Dès son générique tonitruant, arbre généalogique baigné d'or et de lingots, il apparaît évident que Marco va assumer sans complexe son parti-pris. Mais ça n'empêche pas le film de nous surprendre chaque fois que le personnage éponyme apparaît à l'écran, allume un cigare et prend la pose - ou arrache la mâchoire d'un chien à mains nues. Très fluide dans sa narration, faite de filiations et associations criminelles révélées au compte goutte et autres frères cachés, Marco fascine comme peut le faire RRR, mais aussi certains films de Michael Bay. Avec en plus un emballage de mauvais goût et d'ultra-violence. C'est trop, c'est certain, et si l'on adoptait une posture un tant soit peu objective et de notre temps, presque condamnable. Sauf que.
Le truc, c'est que Marco est un divertissement virtuose - pour peu que vous acceptiez la violence envers les handicapés, les femmes et les enfants. Pendant un temps, le film déploie une agressivité jouissive – Marco qui se bat, les mains empêchées, avec un couteau entre les dents, par exemple. Puis il y a la scène de l’ascension en escalier – l'un des seuls moment où Haneef Adeni coupe la musique –, incroyable tant en termes de combat qu'en termes de gestion de l'espace, pendant laquelle Marco se défait de l’esbroufe, se contente de taper, dur et bien, comme aveuglé par son récit de vengeance, coûte que coûte. Enfin il y a le dernier acte du film, où tout le monde tombe les gants, où il faut payer le prix de l'obstination. Marco pratique alors la politique de la terre brûlée, bascule dans un sordide nettement plus explicite, garde sa tenue mais abandonne toute retenue, et filme à plusieurs reprises l'indéfendable.
Mais alors, vous demandez-vous, qu'est-ce que j'en pense au final ? Moi, l'exploitation, la category III, ça me fascine. La violence grandiloquente à l'écran, et l’exubérance des cinémas d'Inde contemporains aussi. Je ne me sens pas plus représenté à l'écran que les femmes qui le regardent doivent se projeter dans ses quelques personnages féminins, insignifiants ou victimes, au choix, mais j'ai eu la bouche ouverte, que ce soit d'enthousiasme, de surprise, d'outrage, de honte même, pendant deux heures et une vingtaine de minutes – et qu'importe que la bande son ressemble à un matraquage en bonne et due forme. Marco, hyper spectaculaire et complètement fou, constamment sur le fil du ridicule et de l'outrancier, film de poseur d'une envergure peu commune, est sans doute appelé à rester une exception démonstrative rare dans le cinéma Mollywood – car, bien qu'il fasse partie d'une séries de films plus ou moins indépendants initiés par un certain Mikhael du même réalisateur en 2019, et qu'il ait rencontré un immense succès en Inde, la suite que laisse envisager ses dernières images ne se fera finalement pas, à cause de trop nombreuses réactions négatives à sa violence débridée. Raison de plus pour chérir sa merveilleuse et sanglante insolence.
Marco est disponible en Blu-ray en France chez Spectrum Films !
















