Sham
L’instabilité de la vérité a toujours eu le vent en poupe au cinéma. Ces dernières années, elle nous a offert quelques merveilles ; notamment Monster (L’Innocence) de Hirokazu Kore-Eda, Anatomie d’une chute de Justine Triet ou encore Armand (La Convocation) de Halfdan Ullmann Tøndel – ainsi que, d’une certaine façon, Fjord de Cristian Mungiu. Plus intéressante lorsqu’elle est affaire de subjectivité que lorsqu’elle l’est de mensonge, cette question plus que jamais pertinente aujourd’hui, s’incarne malheureusement de la deuxième façon dans le Sham (« mascarade » en anglais) de Takashi Miike.
Sham est une histoire de procès, entre la famille Himuro et l’instituteur Seichi Yabushita, la première accusant le second de harcèlement et châtiments corporels. De façon très classique, le film oppose dans un premier temps le point de vue de Ritsuko, la mère, à celui de Seichi, avant de dérouler son courtroom drama. La première partie – les dires de Ritsuko – permet à Miike de déployer la violence, particulièrement abjecte, d’un professeur anti-américain, considérant le sang du petit Takuto, métisse par son arrière-grand père, comme étant « entaché », prétexte à des humiliations verbales et physiques, et jusqu’à l’incitation au suicide. Gloups.
Sauf que. Le point de vue de l’instituteur dépeint une réalité bien différente. Takuto est un enfant turbulent, qui passe son temps à harceler l’un de ses camarades. Un jour, Seichi fait mine de lui donner une tape sur la joue, pour tenter de le décourager de faire pareil à son souffre-douleur. Aucune violence caractérisée, aucun commentaire raciste... et ce qui est plus gênant, cinématographiquement parlant, c’est qu’il ne s’agit pas là d’une question de subjectivité ou de ressenti sur des événements partagés, mais bien de réalités disjointes. L’un des deux ment. Mais lequel ?
Ce n’est pas divulgacher quoi que ce soit que vous dire qu’il s’agit de l’enfant, dont le point de vue, visiblement, ne compte pas dans Sham (peut-être ne comptait-il pas non plus dans les faits dont s’inspire le film). Le film ne tente pas de jouer sur une ambiguïté, mais dépeint une victime qui, contrainte, sous la pression du système japonais, d’avouer sa culpabilité en dépit du bon sens, pour ne pas faire perdre la face à son établissement ou s’opposer aux parents, devra ensuite prouver son innocence. Sauf que la machine médiatique s’emballe, et que l’instituteur devient « le professeur meurtrier » aux yeux de la nation.
Cette absence d’ambiguïté empêche très rapidement Sham d’être passionnant ; il ne lui reste plus dés lors à mes yeux, que la possibilité d’être intéressant – ce qui n’est pas évident non plus. En ce début de second quart de siècle, maintenant que, comme dirait John Carpenter, « la réalité n’est plus ce qu’elle était », traiter la question de la vérité publique sous le seul prisme de l’emballement médiatique, et du caractère crédule de la majorité d’une population avide de sensationnalisme, paraît au mieux déjà vu, désuet et incomplet, au pire parfaitement obsolète. Certes, il s’agit là de l’adaptation d’un roman basé sur une histoire vraie datant de 2003, mais la question de la pertinence de l’entreprise, plus de vingt ans après les faits, pose question.
Ensuite, l’histoire est difficile à avaler. La violence du premier témoignage, en opposition complète avec le récit de l’accusé, est tellement extrême – l’arrachement partiel du lobe dont souffre Takuto après que son professeur l’ait soulevé par les oreilles dans la punition dite du lapin, notamment – qu’elle soulève la question du laxisme de toutes les parties impliquées. Des phrases prononcées en tête à tête sont forcément soumises à l’acceptation d’une parole contre une autre, mais des blessures, ça se vérifie, non ? Ça soulève des questions, déclenche des enquêtes, que sais-je... Peut-être la réalité du fait originel était-elle aussi folle, mais à l’écran, il apparaît de plus en plus incohérent que personne ne s’offusque de l’écart entre les récits, a minima ne mène l’enquête ou tente d’obtenir des informations auprès de l’enfant lui-même, en dehors de l’influence de sa mère. Puisque Seichi est contraint d’avouer, il aurait pu au moins être question, comme dans Fjord, de la frontière entre le répréhensible et le condamnable, mais non, Sham écarte toute alternative entre deux extrêmes, n’introduit aucune opposition ; pas le moindre point de vue si ce n’est intelligent, au moins raisonnable, dans l’affrontement qu’il met en scène.
Le spectateur regarde donc Seichi se débattre contre les a priori, et ce n’est pas d’un très grand intérêt. Le film est bien réalisé et bien joué, mais je ne comprends pas – et vous savez combien il m’en coûte de dire du mal d’un Miike – que le film ait pu être primé à Cannes, fut-ce du prix Cannes Ecrans Juniors. Même s’il reste culturellement intéressant, franchement, comment avoir envie de livrer un film si simpliste dans les traces de l’incroyable Monster ? Si Sham a quelque chose pour lui, pour autant, c’est paradoxalement ce parti pris, qui lui permet d’asseoir la figure terrifiante de la mère interprétée par Kô Shibasaki. L’actrice, que Miike retrouve plus de deux décennies après son succès d’horreur Chakushi Ari (La Mort en ligne), incarne une sorte de spectre terrifiant, inarrêtable, version socio-judiciaire du yurei traditionnel nippon. Pas de motivation perceptible, aucun sentiment, aucune empathie, elle entraîne Sham à la lisière du film fantastique, tant elle paraît, non pas intensément maternelle, mais simplement maléfique.
Sham est sorti sur les écrans français le mercredi 16 septembre 2026.











