Incantation
Hou-ho-xiu-yi si-sei-wu-ma.
Treize ans après son premier long-métrage, Invitation Only, vendu à l'époque comme étant le premier slasher de l'histoire de Taïwan mais lorgnant en réalité surtout du côté de la vague du torture porn, Kevin Ko renoue en 2022 avec le cinéma d'horreur à l'occasion du plus grand succès de l'année sur l'île de Formose : Incantation. Inspiré par un sordide fait divers d'hystérie collective teinté de possession démoniaque, il n'est plus question dans celui-ci de violence graphique et gratuite, mais du croisement de deux autres genres horrifiques : le found footage et le folk horror.
Incantation s'adresse d'emblée au spectateur, au travers de son héroïne, Li Ronan, qui lui demande de mémoriser un symbole et une incantation, qu'il faut prononcer avec elle pour tenter de libérer sa fille de la malédiction qui pèse sur elle. Six ans auparavant en effet, elle aurait enfreint un tabou terrible, et c'est la petite Dodo qui en paye aujourd'hui selon elle le prix. Le film justifie sa nature documentaire par la volonté de Ronan d'enregistrer ses retrouvailles avec sa fille, placée en famille d'accueil depuis le fameux incident. Mais celles-ci ne sont pas roses : rapidement, Dodo est terrifiée par la présence invisible au plafond d'un « méchant » qu'elle est seule à voir, et les manifestations surnaturelles autour de ce noyau familial reconstitué se multiplient... Mélangeant les temporalités, Incantation distille dans son montage les images filmées par Ronan, son petit ami Dom et le cousin de celui-ci, Yuan, avant la naissance de Dodo, au cours de leur périple dans le clan reculé de la famille de Dom, pour briser la superstition autour d'un prétendu « tunnel dans lequel il ne faut pas entrer », pour leur chaîne de chasseurs de fantômes.
Je dois avouer être très sensible aux deux genres auxquels appartient Incantation. Les œillères inhérentes au found footage permettent à la peur de naître hors champ plus facilement encore que dans la majorité des genres, et le caractère illisible des paniques subjectives traduit visuellement une notion d'indicible que j'affectionne particulièrement. Paradoxalement, l'authenticité qu'il se plaît à simuler est souvent le lieux des plus grandes manipulations cinématographiques – comme l'illustre à merveille l'un de ses plus illustres représentants, le Lake Mungo de Joel Anderson (Australie, 2008) – et le genre repose pour beaucoup sur la participation volontaire du spectateur, sur ce qu'il est prêt à projeter pour combler les manques, interpréter les zones d'ombres... Hors champ de notre connaissance, les superstitions constituent un cadre idéal au dispositif, comme le Projet Blair Witch l'avait déjà compris en son temps. Le côté Midsommar d'Incantation, avec son rituel familial ancestral, parfait donc la conception du projet.
Mais l'intelligence de Kevin Ko ne s'arrête pas là : le fin mot de l'histoire, qui renforce encore la cohérence stylistique du film, et consolide le projet visuel de Ronan (alors que l'on est en droit, à plusieurs reprises, de remettre en question sa propension à tout filmer), affirme Incantation comme le digne héritier des malédictions virales initiées par le Ring d'Hideo Nakata, et poursuivies notamment par Takashi Shimizu et Kôji Shiraishi, avec un supplément d'implication du spectateur. Avant d'en arriver là, Incantation déploie une peur bien réelle, avec des plans séquences éprouvants qui n'hésitent pas à multiplier les scare tactics – sons inquiétants, mouvements à l'extérieur du cadre, jump scares frontaux, et crainte omniprésente de voir souffrir la petite Dodo. La mythologie qu'il construit progressivement, inventée de toute pièce, est très complète et crédible, pervertit l'enfance , la maternité et des objets de culte traditionnels, et fait réellement froid dans le dos. Vous ne regarderez plus jamais une statue de bouddha vous tourner le dos de la même façon... Indéniablement, Incantation est une malédiction de choix !
Incantation est distribué à l'international par Netflix.












